Chronologie du Cambodge de 1960 à 1990

Compteur d'audience

 
 

Kampot 60-65

Racisme

Accueil

Cauchemar

Vietnam

 
   
 

Moteur interne



Compteur d'audience
 


Le livre d'or

 

Récit de voyage, août 2005
Quarante ans après, Mme Marie-Françoise Le Guen, ex-professeure du lycée Preak Reach Samphear à Kampot (1960 et 1965) a effectué une première visite au Cambodge. Voici son album de photos et son récit de voyage:

Palais royal à Phnom-Penh

Retour au Cambodge , 1960-2005

Avant propos

Ce voyage n'aurait pu se réaliser dans des conditions optimales sans mon amie franco-cambodgienne Maya et sa mère cambodgienne. Elle m'a incitée à les accompagner pour ce retour au pays. Maîtrisant à la perfection la langue khmère, elle a été notre traductrice zèlée. Deux de mes trois enfants étaient du voyage. Maya nous a intégrés à sa famille, à ses amis et donc permis de vivre au plus près de la population cambodgienne. J'associerai également à la réussite de ces retrouvailles, mes anciens élèves retrouvés tant en France et à Kampot qu'à Phnom Penh. Leurs familles ou eux-mêmes étaient là pour nous accueillir et prendre soin de nous pendant tout ce séjour

Arrivée au Cambodge

Photos du voyage:

 

Accueil à l'aéroport de Pochent-ong: Mr So Min, ancien élève du Lycée PRS de Kampot; Mme Loan, nièce de Hong Siv pha, également ancien élève de PRS et résidant en France Marie Françoise et son fils Loïc.

 

Accueil à l'aéroport de Pochentong: Mr So Min, ancien élève du Lycée PRS de Kampot; Mme Loan, nièce de Hong Siv pha, également ancien élève de PRS et résidant en France; Marie Françoise et sa fille Cécile.

 
 


Nous faisons connaissance avec les tuk-tuk: moi et Loïc

 


Nous faisons connaissance avec les tuk-tuk: Cécile

 
 


Restaurant au bord du fleuve, quai Sisowath

 


Restaurant au bord du fleuve, quai Sisowath

 
 


Devant l'Ambassa-de de France: Sary, Maya et M.Fran-çoise

 


Mr Seang et sa soeur Mme Y Lim, MF

 

Le mardi 2 août 2005, nous voilà enfin survolant le Cambodge. La saison des pluies explique les étendues d’eau jaunâtres à perte de vue. Je ne me rappelais pas combien le pays est verdoyant. Maya et moi sommes stressées par ce retour au pays. Comment allons-nous réagir en redécouvrant le Cambodge ? La mémoire n’embellit-elle pas les souvenirs ?

Le marché central de Phnom Penh

Dès la sortie de l’avion, la famille de Maya l’accueille. Cécile, Loïc et moi ne sommes pas en reste. Loan, la nièce de Pha, retrouvé à Paris, nous prend en charge et nous accompagne dans les démarches à l’Aéroport. Pochentong a été entièrement reconstruit. C’est un lieu accueillant. Loan nous présente Min, un ancien élève de l’une de mes sœurs. Tous les deux veilleront assidûment à notre bien-être tout au long de notre séjour.

Je suis agréablement surprise par la température ambiante, je craignais tellement de mal supporter la chaleur humide. Loan nous accompagne à notre hôtel non loin du Watt Phnom. Durant le trajet vers phnom Penh, je me repais du spectacle le long de la route. Des étals, des commerces s’échelonnent sans fin. Evidemment, je ne reconnais plus les lieux.

Après notre installation à l’hôtel, nous ne résistons pas à un tour en ville. Je n’en reviens pas d’être à Phnom Penh avec deux de mes trois grands enfants, l’ayant quittée il y a si longtemps ! Nous inaugurons un tuk-tuk. Le tarif en dollars est exorbitant. De toute évidence, nous avons la tête de barangs fraîchement débarqués. Nous améliorerons  la technique du marchandage au fil des jours. Les enfants deviendront de vrais pros, le tout avec le sourire et une complicité espiègle avec le conducteur ou le vendeur.

Dans la soirée nous décidons d’aller dîner dans un restaurant sur pilotis Quai Sisowath. Nous reprenons un tuk-tuk. le conducteur nous assure connaître l’adresse. Gaillardement, il nous fait franchir le pont. Je m’étonne de cette direction imprévue. Les enfants trouvent le périple amusant. L’obscurité environnante ne me dit rien qui vaille. Nous décidons de faire demi-tour. Loïc discute en anglais avec le conducteur qui se disculpe: « I am just following you ! »

Charmante soirée dans ce restaurant, les pieds dans l’eau avec immersion immédiate dans la cuisine cambodgienne. Les margouillats entrevus filent sur les murs. Un gecko nous souhaite la bienvenue avec ses tokays. Un peu flemmard, il s’arrête à cinq. Ce sera pour la prochaine fois.

Mercredi 3 août 2005-10-17

Marie-Françoise visite Phnom Penh pour la première fois après 40 ans.

Nous avons dormi comme des bébés. Heureuse surprise au p’tit dèj’: Du beurre ! Pour les Bretons que nous sommes, c’est un aliment de choix .

Vers 8h30, Maya et son cousin viennent nous chercher en voiture pour nous rendre à l’Ambassade de France. Nous allons y signaler notre présence au Cambodge et nos projets de déplacements dans les quatre semaines à venir .

Maya et sa mère sont émues de se retrouver dans les lieux où elles ont vécu leurs derniers jours sur le sol cambodgien avant d’être rapatriées en France en 1975. Comme tous les Cambodgiens, chassées de Phnom Penh par les Khmers Rouges, elles se sont retrouvées sur les routes avant d’être récupérées et ramenées par les services de l’Ambassade de France, du fait de leur nationalité française. Ce fut leur chance de salut. Maya demande s’il nous est possible de se promener dans les jardins.  L’employé cambodgien répond sèchement: « Ce n’est pas un site touristique ».

La Poste centrale de Phnom Penh

Maria explique gentiment les raisons de sa demande, elle et sa mère faisaient partie de ceux qui étaient retranchés dans cette enceinte close  lors des évènements de 1975. Notre réceptionniste s’amadoue et après avoir obtenu de la hiérarchie les autorisations nécessaires, il nous accompagne dans la visite des lieux. Visite émouvante, toutes deux se resituent aisément. Dans le jardin, nous découvrons en mémorial un vestige du fameux portail d’entrée de l’Ambassade  ( cf le livre de F.Bizot ). Une stèle de pierre se trouve devant dans l’herbe. La sobriété des inscriptions gravées dans la pierre et évoquant le génocide nous saisit à la gorge. Maya, sa mère et notre guide bavardent en Cambodgien. En 1975, ce dernier était instituteur à Battambang. Toute sa famille a été décimée. Ce récit atroce, pudique et si digne ne sera hélas que le premier que nous entendrons.

Nous retournons à l’hôtel par les grands axe . Je les reconnais parfaitement. La circulation y est disciplinée par rapport à 1960-65. A cette époque, venant de Kampot, nous garions prudemment notre 2CV à l’arrivée à Phnom Penh et circulions en pousse-pousse non sans frayeur. Il me semble que ces moyens de locomotion hors d’âge sont en nette régression de nos jours. Les motodops et les tuk-tuk les ont remplacés.

Quartier de la Poste de Phnom Penh

Un peu plus tard, la nièce de Pha nous rend visite. Elle vient s’enquérir de notre bien-être et de nos projets futurs. Nous sommes touchés de cette sollicitude. Elle nous fait également part de l’invitation d’un ancien élève du Lycée Preah Reach Samphear à Kampot devenu médecin réputé dans la capitale. Il nous attendra demain soir à son domicile. Je mesure l’honneur d’être conviée au sein d’une famille cambodgienne et j’en suis flattée et reconnaissante.

Après une balade au marché central, assaillis par les petits vendeurs tenaces, la faim se fait sentir. Alors Niam baï. Dans un restaurant proche, nous nous régalons d’un poisson à la sauce noix de coco. Le virus du shopping nous reprend. Cette fois cap sur le grand magasin Suria ultramoderne. Du haut de son dernier étage, nous avons une vue étendue de Phnom Penh. Ici encore, no smoking même à la cafeteria. De plus en plus je remarque que les fumeurs sont rarissimes. Il y a quarante ans la cigarette aux lèvres était courante. Est-ce trop cher à présent ou simplement une mesure sanitaire bien suivie ?

Pour clore la journée, nous nous dirigeons vers la Poste Principale. Le quartier alentour a perdu de son faste mais les bâtiments publics ont été joliment restaurés. Dans une librairie avoisinante, Loïc sera ravi d’y acheter L’Equipe pour suivre les exploits ( ?) du PSG. La langue anglaise s’étant généralisée, il est difficile de trouver revues et livres en français dans la ville.

Chez Monsieur Seang

Dans la soirée, Cécile, Loïc et moi  sommes allés rendre visite à Monsieur Seang dans sa demeure avec Lean et sa fille. Nous sommes chaleureusement accueillis par lui-même et sa famille. Un jus frais de noix de coco désaltérant nous est servi rituellement en guise de bienvenue accompagné de ces si délicieuses petites bananes du pays.

Paysage du Cambodge

La conversation s’engage timidement. Pensez ! Quarante ans après, les images heureuses d’un autrefois révolu ressurgissent à la mémoire. Heureusement nous avons un support facilitant les retrouvailles. J’ai avec moi des photos de ces années 1960-65 prises à Kampot en majorité , nombre d’entre elles ont fixé pour toujours des groupes de lycéens et d’habitants de cette ville. De plus, lors de ces années, j’avais demandé à certains de mes élèves de recopier et d’illustrer leurs rédactions dans des cahiers ( vous pouvez les lire dans ce site ). Conservés précieusement, ces documents suscitent évidemment  des questions et sollicitent la mémoire. La lecture de certains noms permettent de resituer des camarades qu’on avait un peu oubliés. Comme on s’en doute certains copains ne sont plus de ce monde, mais s’en remémorer c’est les faire revivre.

 

Mr Seang, MMe Y LIm, MF, Mme Loan

 

Déjeuner au Marché Olympique: Maya , Sary, Siem et son mari, MF

 
 


Déjeuner au Marché Olympique: Cécile, Sary, Siem et son mari, MF

 


Et maintenant régalons-nous

 
 


Sur le trottoir, Cécile et MF dégustent le fameux jus de pomme cannelle au lait Nestlé

 


Les cuisinières à leurs fourneaux

 

La sœur de Monsieur Seang, professeur au Lycée Sisowath, nous a rejoints. Elle aussi fut mon élève. nous tombons dans les bras l’une de l’autre et nous parlons du bon temps. Elle et son frère se rendaient au Lycée à moto, privilège à l’époque. La route menant à l’établissement scolaire longeait le fleuve sur une bonne partie du chemin; Qui à vélo , qui à vélomoteur, qui à remorque, qui à pied, les groupes de lycéens s’échelonnaient tout au long du parcours. Dans notre 2CV grise, nous les dépassions dans les éclats de rire et parfois sous les quolibets. Le Cambodgien n’est-il pas moqueur et espiègle par tempérament ? Je garde un joli souvenir de ces joyeux cortèges.

Maya, une amie Franco-khmère, est de notre voyage également

Lors de cette chaleureuse soirée, le projet se forme de réunir à Phnom Penh les anciens élèves du Lycée Preah Reach Samphear. Je me sens inquiète. Tous ces anciens et ces anciennes sont devenus des personnalités importantes tant au sein du Gouvernement que dans les administrations ou sociétés diverses sans compter de nombreux médecins ! A cette perspective,  ma timidité refait surface. Et je me revois il y a quarante ans apeurée avant d’affronter en classe mes élèves guère plus jeunes que moi pour certains.

Le marché , une activité à ne pas prendre à la légère

Aller au marché au Cambodge est une activité des plus sérieuses et des plus conviviales qui nous permet de mieux connaître ses habitants .En compagnie de nos amies cambodgiennes, cette fois nous dirigeons nos pas  vers le Marché Olympique.

Le taraminier, très abondant au Cambodge. La plupart des populations en Asie du Sud-est font de la soupe au tamarin (fruits verts ou mûrs), en général avec du poisson ou du boeuf, et des fines herbes. 

Le marchandage est un jeu subtil. Sary, la maman de Maya y est passée maître. Pour l’achat de quelques broutilles, l’affaire peut prendre des heures. Heureusement de minuscules tabourets sont mis à disposition des clients pour le confort de ces joutes entre vendeur et acheteur. A entendre  la vendeuse , baisser de quelques riels mettra son commerce en péril. A entendre les protestations indignées de la cliente, on en veut à son âme. Sary ne me cache pas qu’elle n’a aucune confiance en moi dans ce genre de tractation sérieuse et elle m’a à l’œil. J’arrive quelquefois à tromper sa vigilance et m’égare discrètement dans les allées adjacentes. Quand je reviens, munie de mon achat, je n’échappe pas à la question fatidique: Combien ? A ses mimiques expressives, je sais si je me suis bien comportée. Mais si un Trop cher retentit, je sais que je me suis fait  roulée. Pour nous Occidentaux, un euro est peu de chose et, vu le change favorable, le dollar vaut encore moins. Mais ne pas se faire arnaquer est la base de respect mutuel entre acheteur et vendeur. J’ai adopté la tactique recommandée par les guides Routard ou autres: Diviser par deux le prix réclamé et ensuite discuter. Quitte à faire mine de partir et de s’intéresser à ce que propose un concurrent. Finalement nous prenons grand plaisir à ce jeu amusant.

Mais il est l’heure de se restaurer, que dis-je, au Cambodge, il est toujours l’heure de grignoter quelque chose. Nous montons au dernier étage sur une terrasse à tous vents et nous nous installons. Le cousin de Maya choisit un menu commun à tous, les plats sont préparés devant nous.

-Soupe "Samlor machou" ( soupe au Tamarin).
-Poisson au gingembre ou au noeuc mam (sauce de poissons).
-Le tout arrosé de jus de fruit de cannelle au lait nestlé, exquis .

La soirée se conclura par une promenade au Watt Phnom à regarder les facéties des hordes de minuscules singes attirés par la nourriture qui leur est  jetée par les promeneurs amusés.

Vendredi 5 août
Départ pour Siem Reap

Bien que notre ami Min ait été peu enthousiaste de nous voir partir à Siem Reap en bateau, j’ai persisté dans mon idée. J’avais toujours regretté de n’ avoir navigué ni sur le Mékong, ni sur le Tonle Sap. Je désirais également découvrir la vie des gens le long des rives

Rendez-vous fut pris à cinq heures du matin  pour Cécile, Loïc et moi avec nos compagnes de voyage: Maya, Sary  et leur adorable cousine Siem . Celle-ci est rompue aux visites d’Angkor car souvent elle accompagne dans leurs périples les "Khmers de l’extérieur" revenus des quatre coins du monde rendre visite à leurs familles au pays.

Siemreap / Angkor Vat / Samedi 6 août: Toute cette journée, nous l’avons consacrée à la découverte des temples du Grand et du Petit Angkor.  Les photos prises traduiront mieux que des écrits la beauté de ces merveilles. Sary émaille nos visites de ses commentaires issus des légendes khmères racontées par son père quand elle était enfant. Et c’est magique. Son père s’occupait des éléphants royaux au sein du Palais Royal à Phnom Penh où d’ailleurs elle a vu le jour. A juste titre, elle en est très fière. Photo: Siem, Sary,  Maya, Loïc ou Cécile et MF.

Photos d'Angkor wat:

     
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Min avait raison de nous prévenir que notre embarcation était un très vieux bateau. C’est un très vieux bateau mais sa vétusté lui donne du charme. Il faut simplement chasser de votre esprit le sentiment d’insécurité qui vous assaille dès que vous mettez le pied dessus. Une fois à bord, ne cherchez pas les gilets de sauvetage. Au moins vous êtes sans illusion sur votre sort en cas de naufrage. A mi-parcours, l’étendue d’eau est telle que vous ne distinguez plus les bords: ni pirogue, ni jonque mais de l’eau à perte de vue piquetée de touffes de ramure, peut-être quelque cime d’arbre inondée en saison des pluies ?

Le vieux bateau courageux fend les eaux dans une gerbe d’écume ininterrompue sans s’économiser. Il est arrivé qu’une panne de quelques heures l’arrête dans son élan. Ouf ! nous y échapperons. Tandis que Sary, Siem, Loïc et moi restons dans l’habitacle, Maya et Cécile ont rejoint sur le toit les voyageurs aventureux, en majorité des  occidentaux,  en mal de sensations fortes. Le ciel est couvert. Le vent gifle la peau et masque d’éventuelles agressions du soleil. Cécile a la peau claire. Les effets s’en feront sentir peu de temps après le voyage. Prévoyante, elle s’est munie d’une trousse à pharmacie multi usages qui nous rendra bien service tout au long de notre séjour.

Après quelques heures de navigation, nous approchons de la côte. Pour y accéder, nous empruntons des bras de mer où nous pouvons tout à loisir observer la vie lacustre. Des maisons flottantes ou des embarcations-maisons, les enfants souriants nous font des signes amicaux. Ils sont surveillés par les grands-mères ou les enfants plus âgés; les parents vaquent à leurs occupations.

Arrivée au débarcadère ou à ce qui en tient lieu. Pour quitter le bateau, avec armes et bagages, c’est à la va comme je te pousse.

À Vat Phnom Kouleng

 

 

 

Sur le rivage, des conducteurs de motodops (motor-taxi) attendent le client. Ils brandissent sur des panneaux le nom d’hôtels et nous hèlent en riant. Deux tuks-tuks nous seront nécessaires pour nous caser avec tout notre barda. La piste rouge menant à Siem Reap est cahotique. Nos conducteurs ne se laissent nullement  impressionner par les fondrières boueuses. Ils se livrent avec dextérité à un vrai gymkana pour les éviter et choisir les bons côtés de la route qu’ils semblent connaître par cœur. Ce parcours nous amuse beaucoup et nous nous interpellons gaiement d’un tuk-tuk à l’autre comme des gamins facétieux.

Bienvenue à Phnom Kulen

Ne quittez surtout pas Siem Reap sans vous rendre au Phnom Kulen . La longue ascencion sur une étroite  route de terre ocreuse aux nombreux nids de poule à travers la végétation fournie est une source de sensations à ne pas manquer. Bien sûr la montée est un peu longuette vu la vitesse à laquelle nous progressons mais au bout de ce long lacet sinueux, vous ne méritez que davantage le plaisir qui vous attend au sommet.

Des familles entières se déversent par vagues successives en ce lieu de pèlerinage où les Occidentaux se font rares. Il y règne comme une atmosphère de joyeuse kermesse et cette ambiance bon enfant est communicative. Sur le terre plein qui sert de parking, des échoppes nous tentent dès l’arrivée et nous accompagnent jusqu’aux premières marches de l’escalier menant au lieu de culte. Evidemment nous ne nous privons pas de jeter un coup d’œil sur les étals pour dénicher la bonne affaire ou le bibelot original à ramener en France.

Chute de Phnom Kouleng

Après l’installation à l’hôtel, nous filons nous restaurer au marché et situer la ville. La circulation est des plus aléatoires, heureusement nous n’avons pas à conduire. De très beaux hôtels aux rappels d’architectures khmères jalonnent le parcours. Après le repas, Maya, Sary et Siem ont encore des forces pour flâner au marché. Loïc et moi déclarons forfait et préférons rentrer nous baigner dans la piscine de l’hôtel. Divin !

Et maintenant lançons-nous à l’assaut de la volée de marches qui me semblent innombrables dans cette chaleur humide. Quelques haltes seront les bienvenues au cours de cette escalade. Tout là-haut, un énorme serpent noirâtre gît sur le sol. Nous nous en approchons avec circonspection. Gavé de nourriture avant d’être exposé aux regards curieux des pélerins, il est inoffensif, assure son propriétaire. Je l’effleure avec précaution alors que Loïc fixe pour l’éternité cet acte de courage dont je pourrai me vanter près de mes petites filles, photo à l’appui ! La visite de la Pagode est un vrai bonheur, elle est superbement colorée. Mais Sary, Siem et Maya, courageuses et ferventes, veulent grimper encore plus haut. Les échelons approximatifs de l’échelle ne m’encouragent pas à les suivre. La vue à 180 degrés  y était superbe, s’exclameront-elles en redescendant. Je les crois sur paroles .

A présent en route vers la cascade située en contre bas. Elle contribue à la réputation du Phnom Kulen. C’est un lieu frais et ombragé propice à la détente. Des enfants et des jeunes gens s’ébattent joyeusement dans les eaux claires tandis que leurs aînés s’affairent à la préparation du pique-nique sur les rives. Glacières, paniers de tous calibres , nattes , surgissent des coffres de voitures. Chaque famille les installe dans les huttes individuelles construites côte à côte pour accueillir les touristes. Le sol surélevé est en planches et des hamacs vous sont même proposés. Si vous avez omis d’emmener votre pique nique, vous pouvez commander quelques plats à des cuisines occasionnelles qui plient bagage le soir venu. L’atmosphère est extrêmement sympathique et conviviale. Notre présence d’Occidentaux  ne suscite aucune curiosité. C’est d’ailleurs l’impression ressentie pendant tout notre voyage. Partout nous serons reçus avec chaleur comme des amis voire des parents.

Après une petite sieste digestive, le moment est venu pour Sary et Siem de se transformer en Khmer Leu. Tout a été prévu à cet effet . Un vestiaire permet de se travestir et se maquiller. Une paillotte traditionnelle sert de cadre à la prise de photos. Nos deux stars sont ravissantes et se prêtent à la pose avec grâce dans les divers cadres proposés par le photographe officiel. C’est un très joli moment que nous vivons là.

Mais l’heure est venue d’entamer la descente du Phnom si nous voulons visiter le temple Banteay Srey avant la nuit.

Retour sur Phnom Penh

Pas de bateau pour le retour vers Phnom Penh, cette fois nous prenons un bus climatisé, enfin très peu climatisé. Ce n’est pas le grand luxe mais cela nous convient parfaitement. En cours de route, nous pouvons découvrir le paysage, les villages et villes animées, les travaux des champs. A mi-chemin, une pause est indispensable et se fait dans un petit restaurant champêtre près d’un plan d’eau rougeâtre. A bord du bus, nous avons même une video. Surprise ! Dans un clip, nous découvrons un cousin de Maya, nommé Monsieur Kreum, qui se révèle être un acteur comique reconnu ici. Au Cambodge comme en Bretagne, nous sommes toujours parents de parents, donc en famille même sans lien de sang.

Après une nuit à Phnom Penh, nous allons prendre la direction de Kampot. Cette perspective m’angoisse un peu et j’éprouve des sentiments mitigés:  Dans quel état vais-je retrouver cette ville si chère à mon cœur ?

 Retournons quarante-cinq ans en arrière  et resituons les faits qui ont provoqué  ma venue au Cambodge. Je suis issue d’une famille de commerçants dans un petit village breton. J’avais vingt ans en 1960 et je  poursuivais une licence d’anglais à la faculté de Rennes. Le commerce de mes parents périclitait et les dettes s’amoncelaient. Il était urgent de trouver une solution pour assainir la situation. Dans ce milieu petit  bourgeois, il semblerait que la mise en faillite était impensable. C’est du moins les conclusions que j’en ai tirées des années plus tard, on en parlait peu ou pas avec les enfants du moins avec moi à ce moment-là. Dans quel esprit a germé l’idée géniale ( ? ) de trouver en nous les trois filles de la famille la résolution des soucis familiaux: Toutes trois nous lâcherions nos études et partirions comme professeurs à l’étranger.  Les voyages ne forment-ils pas la jeunesse ? L’argent que nous gagnerions servirait au remboursement des dettes.

Dans mon cas personnel, je n’ai pas souvenir que quelqu’un m’ait demandé mon accord. J’ai seulement été prévenue de ces projets: Nous partirions le 13 juillet 1960 dans un lointain pays nommé Cambodge et y resterions cinq ans le temps d’éponger la dette. A cette époque, on obéissait à ses parents. Hostile à ce départ, loin de ma famille et de mes amis, dans un pays dont je ne connaissais que la position géographique , ma révolte resta sourde mais violente. Je n’avais pas le choix. Deux ans plus tard, alors que nous étions de passage à Phnom Penh à l’Ambassade de France, le consul nous convoqua dans son bureau et nous apprit tout de go le décès de notre mère fauchée par une voiture non loin de chez nous. Peu après , le conseil de famille décida que notre sœur aînée devait rentrer en France pour s’occuper de notre père. Ce qu’elle fit dans les quinze jours . Anne Marie et moi restâmes donc seules avec notre deuil douloureux…

Pour vous Cambodgiens qui avez tant souffert sous les Khmers Rouges, cette histoire banale ne peut être qu’anecdotique. Si je la transcris ici , c’est pour que vous connaissiez les circonstances dans lesquelles je me suis tellement attachée à votre pays, à Kampot et à ses habitants.

En route pour Kampot , quarante ans après …

Cécile, Loïc et moi décidons de prendre le bus pour nous rendre à Kampot. Rendez-vous a été pris pour un départ à  l’aube avec un conducteur de tuk-tuk pour nous mener à notre station de bus. A l’heure convenue, nous nous rendons compte qu’il nous a fait faux bond. Maya, ayant été retenue à Phnom Penh,  notre interprète  si précieuse nous manque beaucoup. Loïc se débrouille vaille que vaille et finalement un agent de sécurité de notre hôtel nous propose de nous emmener à la station pour un prix trop élevé certes mais nous y voyons une solution. Après nous avoir trimballés de ci de là dans la banlieue phnom penhoise, le conducteur un peu mal embouché nous arrête à une énième station qui n’est pas encore la bonne. La tension monte entre nous  mais le révolver qu’il a à la ceinture ne nous prédispose pas à discuter. Nous ne sommes pas dans un western mais mieux vaut en rester là. Loïc lui paie son dû et,  énervé,  il repart sans nous. C’est alors que les propriétaires de la station de bus nous proposent de nous emmener à Kampot avec leur propre voiture climatisée pour la somme de quinze dollars. Une fillette d’une dizaine d’années faisant partie de la famille et parlant anglais nous sert d’interprète .Elle nous raconte son histoire : Elle est née de mère cambodgienne et de père allemand. Celui-ci a participé à la construction d’un barrage sur la route Phnom Penh – Kampot puis est retourné dans son pays, elle ne l’a plus revu. Sa mère serait malade et le couple prendrait soin d’elle à présent.

Nous sommes agréablement surpris par leur proposition mais restons méfiants. Après nous être concertés, nous acceptons cependant. Le temps d’enfourner nos bagages dans le coffre et nous voilà partis tous les six.

A la sortie de Phnom Penh , la voiture s’arrête et le chauffeur en descend. Nous restons bien sagement assis à l’arrière et nous nous interrogeons du regard sur la raison de cette halte. Quelques minutes après, le monsieur reparaît. Il nous tend du pain, des gâteaux et des bouteilles d’eau fraîche en souriant . Nous demandons combien nous lui devons mais il ne veut rien accepter. La fillette toute excitée égaie le voyage de son babillement incessant. Elle s’adresse tantôt à Cécile, tantôt à Loïc car si je comprends un peu l’anglais,  le parler est à éviter. Au bout d’une cinquantaine de kilomètres de Phnom Penh, nous nous garons près d’un barrage spectaculaire aux eaux jaillissantes. La fillette nous explique que c’est le barrage de son père. Nous restons un moment à observer des pêcheurs installant des filets au travers du courant. Leur manœuvre semble périlleuse mais n’en est que plus palpitante.

Puis nous reprenons notre chemin. Un peu avant  l’endroit où la possibilité nous est offerte de nous rendre à Kampot soit directement,  soit en faisant un crochet par Kep (il me semble que l’option n’existait pas à mon époque), le chauffeur nous demande en français  ce que nous préférons . Quelle prévenance ! Nous en sommes confus. Il s’excuse d’avoir un peu oublié notre langue mais on le sent heureux de pouvoir l’utiliser avec nous. Je préfère l’ancienne route pour tenter de retrouver quelques repères de naguère. Mais ce sera en pure  perte : je ne reconnais rien. Plus de ponts archaïques aux poutres disjointes ou  disloquées. Maintenant les ponts goudronnés sont à peine visibles. Dans les années 60, il n’était pas rare de voir un véhicule dans la rivière: passer le pont avant l’automobiliste venant en face était une des gageures amusantes.  A cette époque, vous le comprendrez sans mal,  l’idée de  monter dans un car chinois bondé et roulant à toute allure, me semblait trop risqué. Remarquez les taxis n’avaient rien à leur envier. A présent, je trouve la circulation fort sage au Cambodge. A mi-chemin, nous avions l’habitude de nous rafraîchir à Ang Tasom. Je n’en ai pas trouvé trace. Mais il me semble que cette localité a changé de nom depuis. A vérifier.

Ce trajet mille fois emprunté naguère dans les deux sens  remue en moi d’anciens souvenirs. Nous allions à Phnom Penh surtout pour les démarches administratives à l’Ambassade et pour ramener ce que nous ne trouvions pas à Kampot  déjà bien achalandé. Il est vrai que nous menions une vie assez spartiate sans exigence particulière. A partir de 1962, Phon tenait notre maison. Comme le voulait la coutume,  chaque jour  nous lui remettions une somme convenue pour acheter fruits et légumes frais. Elle décidait elle-même des menus de la journée. Le reste était acheté par nos soins «Chez le Chinois» non loin de l’Ancien Marché couvert au bord du fleuve. C’était un commerçant rusé, à la figure joviale,  qui jouissait de toute la clientèle occidentale c’est dire s’il connaissait nos goûts et nos besoins. Mais nous étions envieuses des rares militaires français encore en poste dans la ville à titre d’encadrement de l’armée cambodgienne. Ceux-ci avaient à Phnom Penh une coopérative où ils pouvaient acheter tous les produits made in France à des prix dérisoires. Pour éviter des déviances ou des trafics illicites, il leur était recommandé de ne rien acheter sous le manteau pour les civils que nous étions. On se serait pourtant fait damner pour une simple boîte de sardines au goût de France. Le professeur américain Bob Foss que certains d’entre vous ont eu comme professeur au Lycée PRS de Kampot, lui aussi jouissait d’une coopérative à son Ambassade. Mais les ressortissants des USA avaient les mêmes consignes que nos militaires français. A part de temps en temps une boîte de beurre de cacahuète que nous faisions durer le plus longtemps possible, pas moyen de le corrompre malgré nos rapports amicaux. Même les bananes si délicieuses au Cambodge tout comme les oranges ou autres fruits délicieux leur venaient tout droit de Floride. Allez comprendre !

Après avoir démêlé nos problèmes administratifs à L’Ambassade, nous passions à L’Alliance Française emprunter le maximum de livres pour tenir un mois. Nous faisons partie de cette génération qui tient son savoir principalement des écrits. A Kampot, à part quelques journaux très orientés politiquement, nous n’avions rien pour assouvir ce passe-temps essentiel pour nous. Et comme les distractions étaient rares et les stations de radio en langue française inexistantes, nous nous éternisions à la préparation de nos cours, aux corrections des devoirs et à la correspondance familiale. Nous allions aussi flâner le long du fleuve à la fraîche. Il n’était pas rare que des élèves surgissent et alors nous bavardions. Chacun y trouvait son compte: Ils mettaient en pratique oralement ce qu’ils avaient appris en cours de français, nous apprenions par eux à connaître le pays.

Après cette longue digression, revenons à notre trajet. Nous extasiant sur la beauté d’une pagode colorée, juchée sur une colline feuillue, notre chauffeur nous propose de nous y conduire en faisant un détour. Je crois que nos compagnons de voyage étaient prêts à tout pour nous faire plaisir. Etait-ce parce qu’ils étaient sensibles au fait qu’un  professeur des temps heureux, accompagnée de deux de ses enfants,  revenait au pays pour rencontrer éventuellement d’anciens élèves et des amis de toujours ? Nous ne le saurons pas. Aucune attention envers nous n’était de trop comme l’achat de ces toutes petites bananes succulentes  pour nous tous  lors d’un nouvel arrêt. Petit à petit, nous voyions se rapprocher le massif du Bokor au pied duquel se niche Kampot. Je me sentais fébrile. Comment allais-je retrouver ma ville après toutes ces années de guerre fratricide ?

Nos nouveaux amis nous déposèrent dans la guesthouse que j’avais choisie pour sa proximité avec le large fleuve et son pont blanc emblématique. Nous voulûmes pour le voyage  leur laisser une somme supérieure à celle proposée. Cécile glissa à la fillette un petit billet vert, en remerciement  le conducteur lui fit déposer un de nos sacs à l’intérieur de la courette d’entrée. Nous nous quittâmes chaleureusement et ils disparurent aussi discrètement qu’ils étaient apparus dans notre vie.

Kampot 1965-2005 , premières impressions

Le pont de Kampot (1965)

Quand, après une longue absence, on revient dans son village natal, dans l’école primaire de son enfance, tout vous semble étrangement petit. La première impression ressentie en parcourant Kampot fut de cette nature. Distances et volumes se sont déformés, ont rapetissé. Dans mon souvenir, Kampot était une grande ville. J’ai retrouvé un lieu aux dimensions modestes. Et pourtant, elle s’est agrandie depuis autour du nouveau marché.

Après notre installation à la guesthouse, une envie irrépressible me saisit: franchir le pont et voir ce qu’il reste de la deuxième maison où nous avons habité, non loin de la demeure de Phon, direction Ream et Sihanoukville. Pourquoi ce choix ? Dans ma mémoire, c’était celle dont les repères me semblaient les plus clairs. Me voici à califourchon derrière le conducteur d’une moto-dop , pas plus rassurée que cela, vous l’imaginez. Les remorques d’antan seraient plus adaptées à mon âge vénérable. L’étroitesse du pont me frappe. A la sortie, nous tournons à gauche et passons devant la fabrique de glace, absolument inchangée. Des hommes chargent des blocs dans des chariots pour ensuite les livrer en ville à leurs clients. Cette scène, j’y ai assisté des centaines de fois naguère. En effet, les deux premières années, nous avions bien un frigidaire. Pour d’obscures raisons que j’ai oubliées, on ne pouvait le brancher. A la guerre comme à la guerre, nous le bourrions de blocs de glace qui maintenaient les aliments à température convenable. C’est dire que nous allions souvent à la fabrique! Bien accrochée à la taille de mon chauffeur intrépide, nous tournons à droite pour tenter de retrouver notre maison. Hélas, au lieu des bengs, séparant deux rangées d’habitations, un entassement de constructions noyées dans un fouillis de verdure. Malgré la bonne volonté du pilote, je me rends compte bien vite qu’il m’est impossible de repérer quoi que ce soit. Plus tard, Phon me confirmera que cette maison, propriété d’un fonctionnaire de la ville, a été complètement rasée sous les Khmers Rouges.

Le pont de Kampot (2005)

Je reste désarçonnée par ce paysage défiguré. Inutile maintenant de tenter de retrouver, jouxtant la nôtre, la maison de nos bons voisins chinois. C’était une famille charmante. A chaque fête, ils n’omettaient jamais de nous apporter de succulents mets dont nous nous régalions. Je m’étais particulièrement attachée à Heng, leur petit garçon de deux ans, immuablement vêtu d’un pyjama rayé, qui me rendait bien l’affection que je lui témoignais. Câlin et espiègle, il n’était nullement intimidé par ces Françaises à long nez. La fille aînée de la famille nous servait d’interprète avec famille et voisins car elle fréquentait le Lycée. Elle nous a d’ailleurs invitées à son mariage, nous en expliquant tous les rituels. Que sont-ils tous devenus dans cette débâcle ? Je me sens toute triste par  ces réminiscences, mais les retrouvailles avec Kampot ne font que commencer et avec elles d’autres déceptions après ces longues années d’horreur.

Marie Françoise et Phon, 40 ans avant.

Un peu plus tard, Cécile m’accompagne dans une longue promenade à pied au cœur de la vieille ville, blottie autour de l’ancien marché couvert. Tout d’abord nous longeons le fleuve si large, si calme, du pont inchangé quoique bombardé jusqu’à la maison du Gouverneur en bien piteux état. Nulle trace du Bungalow ou ancienne Auberge Royale, on me confirmera que ce bâtiment a été détruit. Aujourd’hui j’ai pu constater qu’au-delà de ses murs blancs, le terrain libéré servait de lieux de rencontres sportives aux jeunes de la ville. Heureuse reconversion. A notre arrivée à Kampot en 1960, nous y avons passé quelques jours avant d’être logées à l’actuel Centre d’Accueil. Le premier soir, nous y fûmes conviés par des fonctionnaires à un repas en guise de bienvenue. Au menu, des nids d’hirondelles et des ailerons de requin, mets choisis. Que faisais-je ici , au bout du monde, dans un pays où l’on mangeait des plats aussi étranges? Ce régal supposé était loin de me rassurer. Je ne savais que faire de mes baguettes malgré les conseils avisés de nos commensaux. Ils parlaient tous un français raffiné qui m’éberlua. Les  contacts qui suivirent avec les personnes nombreuses s’exprimant dans notre langue confirma cette impression première. La conclusion s’imposa d’elle-même: il me faudrait surveiller mon langage à l’avenir. Le patron du Bungalow m’impressionnait beaucoup par son physique inquiétant. Par contre, le boy Choum, fit tout de suite ma conquête. Quelques soient les évènements, il souriait de toutes ses dents même quand il se faisait houspiller par le patron acariâtre. Par contre, Choum me gênait beaucoup lorsqu’il se pliait en deux à chacune de mes sollicitations. Heureusement cette servilité post coloniale a totalement disparu de nos jours.  Je trouvais cette pratique humiliante pour le personnel qui nous servait. La nuit tombée, Choum se faisait entremetteur. Pour divertir la clientèle, masculine en majorité, il se chargeait de lui procurer une compagnie féminine accorte et serviable. Ma naïveté fut vite mise devant les réalités . Au mois d’août dernier, je ne fus pas désolée pour les enfants que nos pas nous mènent successivement dans deux hôtels aux façades respectables mais qui s’animaient la nuit d’une toute autre manière. Ne jouons pas les prudes. Dans tous les pays, ces pratiques existent même si la forme change.

Marie-Françoise et Phon se revoit après 40 ans.

En 1965, Kampot, la coquette, était prospère. Rues propres, façades fraîchement repeintes, murs d’enceinte blanchis, c’était une ville où il faisait bon vivre .Les pelouses longeant le fleuve étaient régulièrement entretenues par un groupe de prisonniers purgeant leur peine sous l’œil débonnaire de policiers armés. N’est-ce pas ce qu’on appelle aujourd’hui Travail d’Intérêt Général ? En ce mois d’août 2005, la vue de l’ancien marché couvert et de ses alentours donne l’image d’une ville sinistrée. Toutes les constructions anciennes sont défraîchies et respirent une pauvreté entretenue.  Ce qui me manque le plus, c’est la foule en mouvement, les hauts parleurs déversant la musique khmère ou chinoise, les cris des marchands ambulants vantant leurs marchandises ou signalant leur passage, le va et vient des remorques, des bicyclettes, des motos dans une circulation anarchique mais si colorée, le spectacle des porteurs de charges invraisemblables sur leurs têtes ou dans leurs paniers accrochés aux extrémités d’une palanche, les invectives des uns et des autres, les grappes  d’enfants de tous âges fourmillant sur les trottoirs et se poursuivant dans des éclats de rires communicatifs.

Chaque compartiment chinois a pour moi un visage, celui de son ancien propriétaire  et de la famille de plusieurs générations qui y vivaient. Quel crève-cœur de redécouvrir ces constructions si ternes, si décaties, presque sans âme . Ici était une pharmacie, là un marchand de graines, plus loin un réparateur de cycles, à côté une quincaillerie. Dans l’avancée d’un autre, je crois voir les patients attendre de se faire examiner par le Docteur Dauban, le médecin français de la ville. Dans celui-ci, nous assistâmes à un mariage, le premier d’une longue série. Je me souviens y avoir chanté a capella « Colchique dans les prés » en trio, avec mes sœurs. J’en rougis encore de confusion et de timidité. Peu de commerces ont rouvert à cet endroit à part quelques cafés et restaurants souvent tenus par des occidentaux. Mais où est la gaîté? Il manque les A Ya !….tonitruants.  Du bruit, du bruit, je veux  du bruit pour réveiller peut-être ceux qui sont partis emportant avec eux notre joie de vivre.

Kampot retrouvé

Nous poursuivons notre promenade. Nous voici devant la poste. Le bâtiment est encore reconnaissable malgré l’extension des locaux. Ce lieu  avait pour nous une grande importance. Comme il n’y avait pas de distribution de courrier par un facteur, il nous fallait nous y rendre presque quotidiennement pour y retirer nos lettres comme tous les Occidentaux. Quelle joie de recevoir la correspondance de notre famille ou de nos amis de France ! Une fois par trimestre, notre mère nous expédiait un colis par bateau. C’était la fête ! Toutes les gâteries étaient appréciées  et bien sûr le journal de notre région . Les nouvelles n’étaient pas récentes car les colis mettaient trois mois pour nous parvenir. Mais en les lisant, nous étions au pays par l’imagination et les commentaires allaient bon train.

Juste avant la poste, un construction richement colorée actuellement, servait naguère de salle de judo pour l’Armée cambodgienne. En 1960, quelques militaires français installés avec leur famille à Kampot assuraient  encore l’encadrement des troupes khmères, c’est donc un français qui dispensait des cours sur le tatami. Il me semble qu’ils partirent en 1963. Cette date reste à vérifier.

Bientôt nous sommes en vue d’une grande bâtisse bien conservée, désignée aujourd’hui sous le nom de Centre d’Accueil. A l’époque, elle était appelée Maison de France et abritait des services administratifs du temps du protectorat. Monsieur Hong Ta Cheng, le directeur de notre lycée,  nous annonça que nous y logerions avec une autre enseignante ce que nous fîmes. Au rez de chaussée, une immense salle de réception. Elle paraissait d’autant plus grande qu’elle avait été délestée de tous ses meubles. Sans peine, j’imaginais la splendeur des fêtes fastueuses qui purent s’ y dérouler. L’étage comprenait cinq chambres avec une salle de bains attenante. Même si les lieux étaient quelque peu défraîchis, pour nous c’était le luxe. La vue sur le fleuve était magnifique. Dans la soirée, nous appréciions la douce fraîcheur  maritime. Cet endroit était un but de promenade pour grands et petits de la ville. Il était donc fort animé.

Tout au bout, vers l’estuaire, se trouvait et se trouve encore un village de pêcheurs chams. J’aimais  voir leurs femmes rapporter le fruit de leur pêche vers le marché ou les restaurants, à la queue leu leu le long du trottoir. Quelques poissons accrochés au bout d’une ficelle qu’elles tenaient à la main frétillaient encore. Si les prises avaient été abondantes, elle les  entassaient dans des paniers juchés sur leurs têtes à même le turban écossais que les Malaises rabattent de part et d’autre de leur visage d’une manière qui leur est propre. D’ailleurs le gardien de l’ex-Maison de France et sa nombreuse famille étaient de cette ethnie. De haute stature et le port noble, cet homme  en imposait par sa prestance. Rémunéré par les Français, il prenait son rôle de gardien très au sérieux. A notre demande, l’un de ses neveux, nommé Sok, devint notre homme à tout faire et s’acquitta de ses multiples tâches avec conviction. Nous fûmes déçues de le voir nous quitter après avoir pris femme pour affronter la Capitale où son avenir pouvait être plus florissant. Cette communauté cham était fort sourcilleuse du respect de la religion musulmane et de ses préceptes. Tant que Sok fut notre cuisinier, le porc fut proscrit de notre table.

Nous restâmes dans cette demeure jusqu’au moment de sa rétrocession au Gouvernement Cambodgien. Entre temps, pour des durées diverses, la maison accueillit des couples de Français dont le mari, expert-géomètre, participait aux relevés topographiques de la future voie ferrée Phnom-Penh –Kep. Dans ce cas-là, nous nous tassions un peu mais vivions en bonne entente.

J’appréhendais un peu de me retrouver devant cette demeure où nous avons habité deux années: tant de souvenirs m’y rattachent . L’aspect extérieur a peu changé si ce n’est quelques aménagements plus fonctionnels pour son rôle actuel. A droite, sur l’ancienne terrasse, où, vu la chaleur ambiante, nous n’allions que rarement, des travaux sont en cours. On y bâtit actuellement une extension  qui ne dénature pas l’ensemble.

Non loin de là, nous longeons l’ancienne Salaket où nous menaient les démarches administratives. Les abords sont en friche, le long édifice a perdu de son lustre d’antan, le visage connu de quelques fonctionnaires reviennent tristement à ma mémoire.

Tout au bout de l’avenue, voici l’ancienne  demeure du Gouverneur. Il nous arrivait d’y être convié à des réceptions dans nos plus beaux atours avec  les notables de la ville. Nous y apprîmes à danser le lampton. Une anecdote qui se rattache à ces lieux me vient à l’esprit. Un matin, de bonne heure, nous recevons la visite de notre directeur dans notre maison alors que nous nous apprêtions à nous rendre au lycée. Il nous annonce que le Gouverneur nous convoque chez lui. Inquiètes sur le sujet de cet entretien matinal, nous ne pouvons qu’obtempérer. Il nous fait attendre une bonne demi-heure puis il paraît en sarong. Il nous explique que nous devons nous rendre à Phnom Penh pour y participer à un rallye automobile honoré par la présence du Roi. Je n’en crois pas mes oreilles. Peu mondaine, je ne veux pas en entendre parler.

Comment trouver les arguments adéquats qui pourront être convaincants sans être incorrecte ? Nous arguons que notre deux chevaux, quoique sympathique , fera triste figure pour un tel évènement. Qu’à cela tienne, nous répond-on, une décapotable sera mise à notre disposition. Nous n’avons pas les tenues appropriées pour un tel défilé…de mode. Pas de problèmes: nous aurons les subsides nécessaires et une couturière à notre disposition pour rivaliser avec les élégantes de la capitale. Têtue comme peut l’être une Bretonne, je m’entête dans mon refus. Ce n’est qu’après avoir parlementé longuement que nous nous tirons de ce guêpier. Et, ô perfidie féminine, sans avoir glissé le nom d’une collègue de travail, pour y aller à notre place. Tardivement , nous arrivons au Lycée pour y assurer nos cours. En classe, l’atmosphère est glaciale. Le bruit s’est propagé que nous sommes parties faire les belles à Phnom Penh  au lieu d’assurer nos cours. Quelques jours seront nécessaires pour dissiper le malaise et nous retrouverons notre complicité.

Cécile raconte …

Les enfants cambodgiens baignent dans le fleuve du Mékong.

Ce matin là est donc programmée une baignade au lieu dit de Tuck chu. Maman me l’a décrit comme le petit Kep des pauvres. Maya et elle se réjouissent à cette perspective qui nous dispense en plus des préparatifs du repas offert par Sary à la Pagode de Chnam Pompeil. Nous rejoindrons Phon et Sary pour déjeuner directement là-bas.

Nous voilà partis de bon matin, toujours dans la voiture du beau-père de Vuthy, pour aller faire nos ablutions.

Chaque fois que nous prenons la route, Maman s’installe à l’arrière scrutant les alentours, à l’affût des changements ou de la familiarité des lieux que nous traversons. Elle s’interroge, s’exclame, tour à tour perdue ou émerveillée. Je vois sa fébrilité, son plaisir, sa détresse ou sa joie se succéder et crains toujours que cela ne fasse trop.

Mais la compagnie de Maya, Sary et Phon son amie retrouvée est un tel soutien et un tel bonheur quotidien qu’elle tient bon le cap, et repart chaque jour avec entrain dans sa quête du passé réconcilié.

Secoués au rythme des trous, des bosses, des flaques d’eau jonchant la route défoncée, serrant les fesses lorsqu’il nous faut franchir un pont délabré voire branlant, chacun de nos trajets est une petite aventure rocambolesque. Nous alternons entre le rire que déclenchent les improbables équipages que nous croisons (scooter transportant une famille de 5 personnes et des poules, camion débordant de bonzes safranés hilares), le ravissement des paysages et la peur de l’accident à cause de la circulation anarchique ou de la vétusté et de l’insécurité des voies de transport.

Nous arrivons pourtant cette fois encore en un seul morceau et ravies d’aller piquer une tête. Vuthy nous dépose à l’entrée du village et repart emmener Sary à la Pagode.

Toute la famille sur un scooter : le transport au Cambodge reste une activité à hauts risques.

Nous descendons le sentier qui borde le petit pont jusqu’au cours d’eau à travers une végétation luxuriante, sous le regard étonné des quelques villageois qui nous observent avec curiosité. Nous trouvons un petit coin très mignon près d’un arbre. Le courant est assez fort. Non loin de nous, en amont, s’ébattent dans la rivière un groupe de jeunes garçons qui crient de joie et rient aux éclats en se faisant des niches.

Afin de respecter la pudeur des Cambodgiens, nous couvrons notre maillot de bain avec un paréo avant d’entrer dans l’eau. Elle est délicieuse et la baignade s’avère être une vraie séance de thalasso, les remous nous massant autant qu’ils nous malaxent, je vois ma petite Maman tâchant de résister au courant en se calant dans les rochers, riant de plaisir, d’excitation et de trouille comme une petite fille.

Vuthy nous rejoint et provoque une partie d’éclaboussements mutuels très réjouissante. Nous passons la matinée à alterner les baignades avec les micros siestes à l’ombre de notre arbre, une vraie merveille !

Alors que nous lézardons, une villageoise s’approche timidement pour parler à Maya, elle l’a reconnue malgré les années et veut la saluer.

L’heure tourne et il nous faut penser à remballer pour nous rendre à la Pagode. Nous remontons au village où une amie chère à Maya tient une petite échoppe, les retrouvailles sont émouvantes.

Quand Vuthy, qui était parti voir où en étaient nos cuisinières, revient pour nous emmener, je vois l’estomac de ma mère faire un tour rien qu’à l’idée de devoir se remplir. Nous décidons donc qu’il est plus sage pour elle de rentrer à la guesthouse se reposer. Quant à moi, Maman refusant que je reste auprès d’elle, j’accompagnerai Maya dans sa tournée des dévotions maternelles (sa Maman, Sary, flanquée de Phon ont moult visites spirituelles en retard : Maya ne peut pas y échapper malgré son peu d’enthousiasme et semble heureuse que je suive).

Vuthy propose de ramener Maman jusqu’à Kampot tandis que Kapauy l’amie de Maya s’empresse de nous inviter à partager le repas familial. Nous savons que nous devrons manger de nouveau à la Pagode mais la joie des retrouvailles est si sincère et si touchante qu’il est impossible de décliner. Je me retrouve donc seule avec Maya et Kapauy, et, malgré le fait que je ne comprend absolument rien de ce qui se dit, je suis parfaitement en confiance. L’ambiance est très chaleureuse.

Paysage de Kep : le quai où on vend des crabes les plus savoureuses du Cambodge.

Kapauy nous fait pénétrer dans sa petite boutique en plein air. Installée de façon rudimentaire à l’entrée de sa maison (très modeste elle aussi), elle a l’avantage d’être en bordure de route aussitôt après le pont. Elle y propose des denrées de première nécessité qu’elle achète au marché et revend pour un faible bénéfice à ses voisins et aux gens de passage.

On amène chaises, table, son mari arrive, accueillant et intimidé, puis ses enfants intrigués. On voit bien qu’ils ont peu de ressources mais ils nous reçoivent avec la plus grande générosité, ils rient et bavardent avec Maya qui me traduit autant qu’elle peut et me permet de participer de son mieux.

Kapauy raconte les jours noirs, un grand sourire accroché à ses lèvres démenti par les larmes déchirantes dans ses yeux. Je suis très émue et impressionnée par la grandeur et la pudeur de ces personnes si démunies, qui ont souffert l’insoutenable, vécu l’horreur.

Maria me traduit : - « pour pouvoir nourrir ses enfants, le père de Kapauy partait de nuit dans la campagne environnante pour tâcher de glaner quelque plante ou racine comestible, c’était très dangereux : si les khmers rouges l’avaient découvert, cela lui aurait coûter la vie. Le jour, il travaillait dur comme ses compagnons d’infortune pour satisfaire les chefs khmers rouges. Régulièrement, circulait dans le hameau le nom des prochains hommes qui seraient arrêtés et dont on ne saurait plus jamais rien. Comme redouté, arriva le moment où le sien fut cité. Il aurait pu chercher à passer la frontière mais il avait conscience que sa famille devrait en subir les représailles. Avec courage, il s’y refusât. Et, hélas, il fut arrêté: on ne le revit jamais. »

Partout, nous entendrons ces témoignages, la cruauté des traitements dépendait souvent du degré de barbarie du responsable KR du secteur. Il faut savoir aussi que ces atrocités ne sont pas la seule cause de la décimation de la population, il en est une autre plus perverse et tout aussi ravageuse : la famine organisée par les khmers rouges. La malnutrition et les maladies qu’elle entraîne ont tué beaucoup de gens et notamment les enfants. Ce fut le cas pour les deux fillettes de Phon .

40 ans après, Kep, une des plus belles villes banéaires du Cambodge, autrefois prospère et achalandée, est maintenant devenue un coin désert et délaissé. Quelques bâtis remplaçaient les villas d'antan, tombées en ruine ou détruites par la guerre. Seuls les arbres cicatrisés qui longaient la rue des Bungalo de Kep, témoins des événements,  pourront vous raconter les heures de gloire et les années de souffrance de cette ville.

 « Le frère aîné de Kapauy, avant l’arrivée des KR, travaillait comme secrétaire au Ministère de la Justice à Phnom Penh. Pour les KR, il faisait partie des «intellectuels » qui devaient disparaître. Il fut dénoncé par des membres de sa propre famille, ce qui n’était par rare (les paysans ont été enrôlés dans les troupes KR de 1970 à 1975) : la confusion des évènements permettait de régler des dissensions familiales ou de voisinage via la dénonciation. Il savait que son sort était réglé mais pour sa femme et ses trois enfants, il ne fut pas question pour lui de tenter de fuir. Il se rendit à la convocation du Parti pour ne plus jamais reparaître. »

Maria a reçu les confidences de sa cousine Sao et nous les livre : «  Jeune mariée et mère d’un bébé, son mari médecin fut exécuté. Peu de temps après, elle vit les KR arrêter l’un de ses jeunes frères. Impuissante à le sauver, elle se sentit responsable du destin funeste de son cadet. Désespérée et malgré l’amour qu’elle portait à son jeune enfant, elle tenta de se pendre. Heureusement la corde se rompit. »

Comment survivre à tant de malheurs, comment oublier de tels drames dont on a été l’acteur ou le témoin ? Comment en guérir ?

J’essaie d’être le plus discrète possible, je crains d’être une intruse dans ce moment de confidences si douloureuses. Mais ils sont si gentils, si dignes et si hospitaliers que l’on retourne très vite vers le rire et les souvenirs gais de leur enfance commune.

L’heure de rejoindre Chnam Pompeil arrive trop vite et, comme Maya, je regrette de devoir partir. Je mesure comme ce doit être, pour elle, compliqué de gérer cette avalanche d’émotions qui déferle sur elle droit du passé dans le présent. Après ce long silence, les gens, les lieux, les odeurs, les saveurs, les bruits : tout ici est évocateur pour elle. J’espère qu’elle partagera un jour tout cela avec ses enfants parce que c’était déjà pour moi si précieux, que pour eux cela ne pourra être qu’inestimable et leur dévoilera la belle personne qu’elle est.

Vendeuses de crabes à Kep.

Et c’est reparti, le trajet en voiture est assez rapide et plus confortable malgré les cahots car pour une fois nous ne sommes que trois dans la voiture. Une fois arrivés, Vuthy nous guide jusqu’à l’arrière de la Pagode. Les femmes sont déjà installées dans la sala et finissent leur repas de fête dans les discussions animées et les éclats de rire. Assises sur le côté, elles sont dans l’ensemble plutôt âgées, leurs cheveux blancs sont rasés, elles portent presque toutes un pantalon noir et un chemisier blanc. Dès qu’elles nous voient, elles se pressent pour nous faire une petite place et nos bols nous arrivent, remplis et fumants, volant de mains en mains jusqu’à nous. Maya raconte notre matinée, chacune la touche, toutes nous sourient. Le repas est comme toujours vite fini. Les Cambodgiens y consacrent peu de temps mais grignotent tout au long de la journée, j’aime bien ça!

Après les au revoir, nous reprenons la route, cette fois entassés à six dans la voiture, Maya et moi partageons la place passager avant.

Notre destination prochaine est la pagode de Phnom Chop, le trajet est plus long sur des routes qui sont plus accidentées encore et pour la fin du voyage ressemblent plus à des pistes. La végétation est très dense, très luxuriante, on en voit émerger à certains endroits des ruines grises de bâtiments carrés que Maya me dit être les vestiges de la présence russe dans la région. La nature a vraiment là aussi repris ses droits et il ne doit aujourd’hui pas en rester grand-chose. Après avoir été bien secoués, nous voilà parvenus au Phnom chop, des dizaines de marches à gravir majestueuses mais fatigantes rien qu’à regarder d’en bas. On y va piano, au rythme de Sary dont les jambes sont vieillissantes quoique très déterminées.

Nous dépassons des paliers où siègent des statues colorées et naïves entourées de murets. La pente est très escarpée, poussiéreuse, pourtant les plantes, les arbustes et les arbres s’y épanouissent avec insolence, cramponnés à leurs racines aériennes. Le panorama de là-haut est d’une beauté à couper le souffle.

En haut des marches, nous suivons de petits sentiers sinueux qui nous mènent à des bicoques croulantes accrochées ça et là entre terre et ciel.

D’une masure branlante et équilibriste, sort une femme âgée au crâne rasé, la démarche souple, l’allure énergique, elle nous accueille et nous guide vers le lieu de prière.

Je regarde sa maison, perplexe, une espèce de passerelle surplombant le vide permet l’accès à la porte mais plusieurs planchettes manquent, pas d’autre solution pour entrer, il vaut mieux être bien réveillé pour sortir et n’en plus bouger à la nuit tombée!

Rue des Bungalo de Kep rappelera à celui et celle qui l'avait traversée une fois avant la guerre, des souvenirs, des visages, des images d'une vie paisible et prospère. Mais ce matin-là, les vagues fredonnaient lamentablement comme si elles chantaient la mélodie des adieux. Je sentais les frissons couler dans mes veines, pendant que les images du passé surgissaient de la plage déserte... 

C’est visiblement l’heure de la sieste, tout semble au repos. Deux jeunes paysans écoutent un service bouddhique radiodiffusé, allongés dans des hamacs suspendus, comme leur vieux transistor, aux branches d’un arbre. Des jeunes garçons interrompent leurs jeux en nous voyant arriver. On aperçoit des chats et des chiens léthargiques, quelques poules.

La dame nous invite à monter l’échelle-escalier d’une bicoque guère plus rutilante que les autres. Nous nous déchaussons pour la suivre et nous asseyons sur la terrasse du seuil. Derrière la demi porte fermée (seul le haut est ouvert), nous apercevons le haut d’une statue du bouddha, un jeune homme en robe safranée arrive et se penche par l’ouverture, un homme plutôt jeune qui dormait sur un matelas aux côtés de la statue émerge et se rajuste : c’est le bonze qui va célébrer l’office. Il branche la guirlande lumineuse qui orne Bouddha (la même que celle du sapin de Noël chez nous) avant de sortir s’asseoir devant nous. Il a l’air souffrant, la dame nous le confirme. Il mettra pourtant beaucoup de conscience et de ferveur à son ouvrage.

Tout au long des prières, deux chatons maigrichons rivaliseront de facéties autour de nous, j’ai adoré le moment de l’aspersion, très rafraîchissant par cette grosse chaleur. Comme chaque fois, je m’applique à suivre respectueusement le rituel, malgré mon incompréhension absolue. Plus familiarisée à l’ambiance pesante et compassée des messes catholiques où le moindre bruit ou mouvement vous désigne à la culpabilité, j’apprécie la sérénité et la simplicité de la cérémonie bouddhique.

Nous finissons le tour du site et Phon et Sary font brûler quelques bâtons d’encens au pied d’un dernier autel et nous redescendons à la voiture. Phon déballe quelques victuailles à grignoter, elle fait la distribution en veillant à ce que je mange. Vuthy me réclame une séance photo sur les marches, je m’exécute amusée par le plaisir qu’il prend à faire le modèle, moi qui déteste ça.

Nous repartons toujours entassés dans la voiture, mais déposons en chemin, la belle-mère de Kapauy, Mme Leav, amie de Sary qui nous a accompagnés, chez son fils et sa belle-fille.

L'agriculture cambodgienne dépendait toujours de l'énergie animale, dont celle des boeufs ou des buffles comme elle l'était toujours voilà quelques millénaires.

 Alors que nous arrivons en vue du pont de Kampot, Sary propose de tourner avant afin d’essayer de retrouver une des maisons habitées par Maman et sa soeur avec Phon. Maman l’avait cherché sans succès lors d’une escapade solitaire et périlleuse à califourchon sur le scooter d’un chauffeur zélé mais kamikaze.

Nous cherchons de tous nos yeux mais faisons chou blanc. Elle n’existe plus. Sary suggère alors de pousser jusqu’à la Pagode voisine, Maya soupire, moi je rigole. Insatiable et coquine Sary !

Cahin-caha, nous roulons jusqu’à un autre pont pas très rassurant et surprise, je découvre un ravissant village de pêcheurs tout de bleu et de vert, pontons et maisons sur pilotis. Nous faisons une halte pour fixer cet incroyable endroit sur pellicule, ou plus exactement je numérise à tout va.

La Pagode est située sur une presqu’île, un peu plus loin. Elle est somptueuse : rouge, dorée, imposante et majestueuse, nous franchissons une arche richement ornée elle aussi, qui ouvre sur l’esplanade. La statue d’un éléphant blanc énorme, chevauché par le prince Preah Vesando, futur Bouddha, et ses deux enfants Khrisna le garçon et Bacheelea la fillette, accueille les visiteurs. En face du bâtiment principal, bordé d’un muret ; le fleuve se déroule : magnifique !

Nous flânons dans ce lieu magique, propre et très bien entretenu. Un groupe de garçonnets espiègles vient poser pour moi et ils rient en voyant leurs bouilles sur l’écran de mon appareil photo. Avant de rentrer Maya accepte que je l’immortalise devant la statue de l’éléphant à la grande satisfaction de Sary.

La journée fut encore bien remplie. De retour à la guesthouse, je suis fourbue mais ravie et Maman semble aller déjà mieux.

 


Voici quelques travaux scolaires des étudiants du lycée

Classe de 4è:
Chan Tong Iv | Nguon Hoeung | Chea Sun Ty | Teng Hour | Trang Bo | Sok Heng | Kdorn | Kim Luong | Huot Heng | Chan Tong Iv | Nop Thoeun | Teng HourSock Heng | Kim Luong | Huot Heng

Classe de 5è:
Chum Chintho | Sao Theang | Ong Sây | Suth Khiv | Tung Cheak Po | Man Chieb | Lam Séna | Prak Chhum | Ong Sây | Prak Chhum | Suth Khiv | Mèn Tong | Chum Chintho | Suth Khiv | Sim Huor | Kith Chheng Phorn | Uy Huoen | Lam Séna | Suth Khiv | Prak Chhum | Keo Chheang | Man Chieb | Tran Vun Yaung | Lam Séna | Uy Huoen


Cahier de souvenirs du lycée Voltaire, Phnom-Penh, Cambodge (1970-1975): Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent à Phnom-Penh, Sam-An MUM, âgé alors de 19 ans, doit tout quitter: la maison de son enfance, ses études de lettres classiques au lycée Voltaire de Phnom-Penh, ses amis (...)

(...) De son Cambodge natal, il ne possède qu'un album de souvenirs , un cahier sur lequel ses amis du lycée avaient inscrit chacun quelques lignes (...)

Autres histoires :

Édition du mercredi 17 octobre 2001 Publié dans le Monde Interactif / article / 0,6511,3356--233841-0,FF.html PETITES HISTOIRES NUMÉRIQUES. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent à Phnom-Penh, Sam-An MUM, âgé alors de 19 ans, doit tout quitter: la maison de son enfance...

Les plaies du Cambodge / L'Express du 06/11/1997 Massacrés pour être nés trop près du Vietnam par Jean-Louis Margolin / Après avoir éliminé les dirigeants de la zone est, voisine du Vietnam, désormais hostile, le Centre polpotiste condamna à mort ces «Vietnamiens dans des corps khmers» qu'auraient été les habitants de l'Est.

Entretien de France 24 avec Denise Affonço / mercredi 28 novembre 2007 / Denise Affonço est une Française qui a vécu le génocide cambodgien par amour et solidarité pour et avec son mari. Elle y a survécu et raconte cette sombre période dans "La Digue des Veuves".

Le cauchemar khmer rouge, un récit qui ressemblerait à mille et un autre récits déjà racontés mille et une fois par les médias ou par bon nombre de rescapés...

Chronologie du Cambodge, cliquez sur l'année correspondante:  Accueil | 1960 | 61 | 62 | 63 | 64 | 65 | 66 | 67 | 68 | 69 | 70 | 71 | 72 | 73 | 74 | 75 | 76 | 77 | 78 | 79 | 80 | 81 | 82 | 83 | 84 | 85 | 86 | 87 | 88 | 89 | 90 | Dates oubliées

Cliquez sur l'article désiré: Sam Rainsy et les Khmers rouges | Révolution khmère rouge | Nationalisme bafoué | Aux mains des étrangers | Notions de génocide | Génocide khmer rouge | Cambodge, année zéro | Politique sans les Cambodgiens | Pol Pot, alias Saloth Sar | Transitions au Vietnam et Cambodge | Empire angkorien | Indianisation et sinisation | Un contemporain de Charlemagne | Une mémoire à reconstituer | Contradiction à surmonter | Divisions du communisme cambodgien | Leaders Khmers rouges | Dates oubliées | Cartes | Procès embarassant | Retour à l'âge de pierre | Religions & langue | Environnement & Population | Un peuple assassiné | Utiopie meurtrière | Chroniques cambodgiennes | S.Rainsy poursuit Le Monde | APRONUC 1991-1993 | Impunité cambodgienne | S-21, crime impuni des Khmers rouges | Nouvelles révélations du génocide | L'ONU rompte les négociations | Penser le génocide au Cambodge | De Phnom-Penh à Montréal | Massacrés pour être nés trop près du Vietnam | Être Cambodgien | Coup d'État 1970 | Temps des catastrophes | Loi sur la nationalité cambodgienne | Khmers rouges encombrants et convoités | Lettre de Caroline Leprince | Entretien avec Denise Affonço

Retour à l'accueil