Sur le rivage, des conducteurs de
motodops (motor-taxi) attendent le client. Ils brandissent sur
des panneaux le nom d’hôtels et nous hèlent en riant. Deux
tuks-tuks nous seront nécessaires pour nous caser avec tout
notre barda. La piste rouge menant à Siem Reap est cahotique.
Nos conducteurs ne se laissent nullement impressionner
par les fondrières boueuses. Ils se livrent avec dextérité à
un vrai gymkana pour les éviter et choisir les bons côtés de
la route qu’ils semblent connaître par cœur. Ce parcours nous
amuse beaucoup et nous nous interpellons gaiement d’un tuk-tuk
à l’autre comme des gamins facétieux.
Bienvenue à Phnom
Kulen
Ne quittez surtout pas Siem Reap
sans vous rendre au Phnom Kulen . La longue ascencion sur une
étroite route de terre ocreuse aux nombreux nids de
poule à travers la végétation fournie est une source de
sensations à ne pas manquer. Bien sûr la montée est un peu
longuette vu la vitesse à laquelle nous progressons mais au
bout de ce long lacet sinueux, vous ne méritez que davantage
le plaisir qui vous attend au sommet.
Des familles entières se déversent
par vagues successives en ce lieu de pèlerinage où les
Occidentaux se font rares. Il y règne comme une atmosphère de
joyeuse kermesse et cette ambiance bon enfant est
communicative. Sur le terre plein qui sert de parking, des
échoppes nous tentent dès l’arrivée et nous accompagnent
jusqu’aux premières marches de l’escalier menant au lieu de
culte. Evidemment nous ne nous privons pas de jeter un coup
d’œil sur les étals pour dénicher la bonne affaire ou le
bibelot original à ramener en France.

Chute de Phnom
Kouleng
Après l’installation à l’hôtel,
nous filons nous restaurer au marché et situer la ville. La
circulation est des plus aléatoires, heureusement nous n’avons
pas à conduire. De très beaux hôtels aux rappels
d’architectures khmères jalonnent le parcours. Après le repas,
Maya, Sary et Siem ont encore des forces pour flâner au
marché. Loïc et moi déclarons forfait et préférons rentrer
nous baigner dans la piscine de l’hôtel. Divin !
Et
maintenant lançons-nous à l’assaut de la volée de marches qui
me semblent innombrables dans cette chaleur humide. Quelques
haltes seront les bienvenues au cours de cette escalade. Tout
là-haut, un énorme serpent noirâtre gît sur le sol. Nous nous
en approchons avec circonspection. Gavé de nourriture avant
d’être exposé aux regards curieux des pélerins, il est
inoffensif, assure son propriétaire. Je l’effleure avec
précaution alors que Loïc fixe pour l’éternité cet acte de
courage dont je pourrai me vanter près de mes petites filles,
photo à l’appui ! La visite de la Pagode est un vrai bonheur,
elle est superbement colorée. Mais Sary, Siem et Maya,
courageuses et ferventes, veulent grimper encore plus haut.
Les échelons approximatifs de l’échelle ne m’encouragent pas à
les suivre. La vue à 180 degrés y était superbe,
s’exclameront-elles en redescendant. Je les crois sur paroles
.
A
présent en route vers la cascade située en contre bas. Elle
contribue à la réputation du Phnom Kulen. C’est un lieu frais
et ombragé propice à la détente. Des enfants et des jeunes
gens s’ébattent joyeusement dans les eaux claires tandis que
leurs aînés s’affairent à la préparation du pique-nique sur
les rives. Glacières, paniers de tous calibres , nattes ,
surgissent des coffres de voitures. Chaque famille les
installe dans les huttes individuelles construites côte à côte
pour accueillir les touristes. Le sol surélevé est en planches
et des hamacs vous sont même proposés. Si vous avez omis
d’emmener votre pique nique, vous pouvez commander quelques
plats à des cuisines occasionnelles qui plient bagage le soir
venu. L’atmosphère est extrêmement sympathique et conviviale.
Notre présence d’Occidentaux ne suscite aucune
curiosité. C’est d’ailleurs l’impression ressentie pendant
tout notre voyage. Partout nous serons reçus avec chaleur
comme des amis voire des parents.
Après
une petite sieste digestive, le moment est venu pour Sary et
Siem de se transformer en Khmer Leu. Tout a été prévu à cet
effet . Un vestiaire permet de se travestir et se maquiller.
Une paillotte traditionnelle sert de cadre à la prise de
photos. Nos deux stars sont ravissantes et se prêtent à la
pose avec grâce dans les divers cadres proposés par le
photographe officiel. C’est un très joli moment que nous
vivons là.
Mais l’heure est venue d’entamer
la descente du Phnom si nous voulons visiter le temple Banteay
Srey avant la nuit.
Retour sur Phnom
Penh
Pas
de bateau pour le retour vers Phnom Penh, cette fois nous
prenons un bus climatisé, enfin très peu climatisé. Ce n’est
pas le grand luxe mais cela nous convient parfaitement. En
cours de route, nous pouvons découvrir le paysage, les
villages et villes animées, les travaux des champs. A
mi-chemin, une pause est indispensable et se fait dans un
petit restaurant champêtre près d’un plan d’eau rougeâtre. A
bord du bus, nous avons même une video. Surprise ! Dans un
clip, nous découvrons un cousin de Maya, nommé Monsieur Kreum,
qui se révèle être un acteur comique reconnu ici. Au Cambodge
comme en Bretagne, nous sommes toujours parents de parents,
donc en famille même sans lien de sang.
Après une nuit à Phnom Penh, nous
allons prendre la direction de Kampot. Cette perspective
m’angoisse un peu et j’éprouve des sentiments mitigés:
Dans quel état vais-je retrouver cette ville si chère à mon
cœur ?
Retournons quarante-cinq ans en
arrière et resituons les faits qui ont provoqué ma
venue au Cambodge. Je suis issue d’une famille de commerçants
dans un petit village breton. J’avais vingt ans en 1960 et je
poursuivais une licence d’anglais à la faculté de Rennes. Le
commerce de mes parents périclitait et les dettes
s’amoncelaient. Il était urgent de trouver une solution pour
assainir la situation. Dans ce milieu petit bourgeois,
il semblerait que la mise en faillite était impensable. C’est
du moins les conclusions que j’en ai tirées des années plus
tard, on en parlait peu ou pas avec les enfants du moins avec
moi à ce moment-là. Dans quel esprit a germé l’idée géniale
( ? ) de trouver en nous les trois filles de la famille la
résolution des soucis familiaux: Toutes trois nous lâcherions
nos études et partirions comme professeurs à l’étranger.
Les voyages ne forment-ils pas la jeunesse ? L’argent que nous
gagnerions servirait au remboursement des dettes.
Dans mon cas personnel, je n’ai
pas souvenir que quelqu’un m’ait demandé mon accord. J’ai
seulement été prévenue de ces projets: Nous partirions le 13
juillet 1960 dans un lointain pays nommé Cambodge et y
resterions cinq ans le temps d’éponger la dette. A cette
époque, on obéissait à ses parents. Hostile à ce départ, loin
de ma famille et de mes amis, dans un pays dont je ne
connaissais que la position géographique , ma révolte resta
sourde mais violente. Je n’avais pas le choix. Deux ans plus
tard, alors que nous étions de passage à Phnom Penh à
l’Ambassade de France, le consul nous convoqua dans son bureau
et nous apprit tout de go le décès de notre mère fauchée par
une voiture non loin de chez nous. Peu après , le conseil de
famille décida que notre sœur aînée devait rentrer en France
pour s’occuper de notre père. Ce qu’elle fit dans les quinze
jours . Anne Marie et moi restâmes donc seules avec notre
deuil douloureux…
Pour vous Cambodgiens qui avez tant souffert
sous les Khmers Rouges, cette histoire banale ne peut être
qu’anecdotique. Si je la transcris ici , c’est pour que vous
connaissiez les circonstances dans lesquelles je me suis
tellement attachée à votre pays, à Kampot et à ses habitants.
En route pour
Kampot , quarante ans après …
Cécile,
Loïc et moi décidons de prendre le bus pour nous rendre à
Kampot. Rendez-vous a été pris pour un départ à l’aube
avec un conducteur de tuk-tuk pour nous mener à notre station
de bus. A l’heure convenue, nous nous rendons compte qu’il
nous a fait faux bond. Maya, ayant été retenue à Phnom Penh,
notre interprète si précieuse nous manque beaucoup. Loïc
se débrouille vaille que vaille et finalement un agent de
sécurité de notre hôtel nous propose de nous emmener à la
station pour un prix trop élevé certes mais nous y voyons une
solution. Après nous avoir trimballés de ci de là dans la
banlieue phnom penhoise, le conducteur un peu mal embouché
nous arrête à une énième station qui n’est pas encore la
bonne. La tension monte entre nous mais le révolver
qu’il a à la ceinture ne nous prédispose pas à discuter. Nous
ne sommes pas dans un western mais mieux vaut en rester là.
Loïc lui paie son dû et, énervé, il repart sans
nous. C’est alors que les propriétaires de la station de bus
nous proposent de nous emmener à Kampot avec leur propre
voiture climatisée pour la somme de quinze dollars. Une
fillette d’une dizaine d’années faisant partie de la famille
et parlant anglais nous sert d’interprète .Elle nous raconte
son histoire : Elle est née de mère cambodgienne et de père
allemand. Celui-ci a participé à la construction d’un barrage
sur la route Phnom Penh – Kampot puis est retourné dans son
pays, elle ne l’a plus revu. Sa mère serait malade et le
couple prendrait soin d’elle à présent.
Nous sommes agréablement surpris
par leur proposition mais restons méfiants. Après nous être
concertés, nous acceptons cependant. Le temps d’enfourner nos
bagages dans le coffre et nous voilà partis tous les six.
A
la sortie de Phnom Penh , la voiture s’arrête et le chauffeur
en descend. Nous restons bien sagement assis à l’arrière et
nous nous interrogeons du regard sur la raison de cette halte.
Quelques minutes après, le monsieur reparaît. Il nous tend du
pain, des gâteaux et des bouteilles d’eau fraîche en souriant
. Nous demandons combien nous lui devons mais il ne veut rien
accepter. La fillette toute excitée égaie le voyage de son
babillement incessant. Elle s’adresse tantôt à Cécile, tantôt
à Loïc car si je comprends un peu l’anglais, le parler
est à éviter. Au bout d’une cinquantaine de kilomètres de
Phnom Penh, nous nous garons près d’un barrage spectaculaire
aux eaux jaillissantes. La fillette nous explique que c’est le
barrage de son père. Nous restons un moment à observer des
pêcheurs installant des filets au travers du courant. Leur
manœuvre semble périlleuse mais n’en est que plus palpitante.
Puis
nous reprenons notre chemin. Un peu avant l’endroit où
la possibilité nous est offerte de nous rendre à Kampot soit
directement, soit en faisant un crochet par Kep (il me
semble que l’option n’existait pas à mon époque), le chauffeur
nous demande en français ce que nous préférons . Quelle
prévenance ! Nous en sommes confus. Il s’excuse d’avoir un peu
oublié notre langue mais on le sent heureux de pouvoir
l’utiliser avec nous. Je préfère l’ancienne route pour tenter
de retrouver quelques repères de naguère. Mais ce sera en pure
perte : je ne reconnais rien. Plus de ponts archaïques aux
poutres disjointes ou disloquées. Maintenant les ponts
goudronnés sont à peine visibles. Dans les années 60, il
n’était pas rare de voir un véhicule dans la rivière: passer
le pont avant l’automobiliste venant en face était une des
gageures amusantes. A cette époque, vous le comprendrez
sans mal, l’idée de monter dans un car chinois
bondé et roulant à toute allure, me semblait trop risqué.
Remarquez les taxis n’avaient rien à leur envier. A présent,
je trouve la circulation fort sage au Cambodge. A mi-chemin,
nous avions l’habitude de nous rafraîchir à Ang Tasom. Je n’en
ai pas trouvé trace. Mais il me semble que cette localité a
changé de nom depuis. A vérifier.
Ce trajet mille fois emprunté
naguère dans les deux sens remue en moi d’anciens
souvenirs. Nous allions à Phnom Penh surtout pour les
démarches administratives à l’Ambassade et pour ramener ce que
nous ne trouvions pas à Kampot déjà bien achalandé. Il
est vrai que nous menions une vie assez spartiate sans
exigence particulière. A partir de 1962, Phon tenait notre
maison. Comme le voulait la coutume, chaque jour
nous lui remettions une somme convenue pour acheter fruits et
légumes frais. Elle décidait elle-même des menus de la
journée. Le reste était acheté par nos soins «Chez le Chinois»
non loin de l’Ancien Marché couvert au bord du fleuve. C’était
un commerçant rusé, à la figure joviale, qui jouissait
de toute la clientèle occidentale c’est dire s’il connaissait
nos goûts et nos besoins. Mais nous étions envieuses des rares
militaires français encore en poste dans la ville à titre
d’encadrement de l’armée cambodgienne. Ceux-ci avaient à Phnom
Penh une coopérative où ils pouvaient acheter tous les
produits made in France à des prix dérisoires. Pour éviter des
déviances ou des trafics illicites, il leur était recommandé
de ne rien acheter sous le manteau pour les civils que nous
étions. On se serait pourtant fait damner pour une simple
boîte de sardines au goût de France. Le professeur américain
Bob Foss que certains d’entre vous ont eu comme professeur au
Lycée PRS de Kampot, lui aussi jouissait d’une coopérative à
son Ambassade. Mais les ressortissants des USA avaient les
mêmes consignes que nos militaires français. A part de temps
en temps une boîte de beurre de cacahuète que nous faisions
durer le plus longtemps possible, pas moyen de le corrompre
malgré nos rapports amicaux. Même les bananes si délicieuses
au Cambodge tout comme les oranges ou autres fruits délicieux
leur venaient tout droit de Floride. Allez comprendre !
Après avoir démêlé nos problèmes
administratifs à L’Ambassade, nous passions à L’Alliance
Française emprunter le maximum de livres pour tenir un mois.
Nous faisons partie de cette génération qui tient son savoir
principalement des écrits. A Kampot, à part quelques journaux
très orientés politiquement, nous n’avions rien pour assouvir
ce passe-temps essentiel pour nous. Et comme les distractions
étaient rares et les stations de radio en langue française
inexistantes, nous nous éternisions à la préparation de nos
cours, aux corrections des devoirs et à la correspondance
familiale. Nous allions aussi flâner le long du fleuve à la
fraîche. Il n’était pas rare que des élèves surgissent et
alors nous bavardions. Chacun y trouvait son compte: Ils
mettaient en pratique oralement ce qu’ils avaient appris en
cours de français, nous apprenions par eux à connaître le
pays.
Après cette longue digression,
revenons à notre trajet. Nous extasiant sur la beauté d’une
pagode colorée, juchée sur une colline feuillue, notre
chauffeur nous propose de nous y conduire en faisant un
détour. Je crois que nos compagnons de voyage étaient prêts à
tout pour nous faire plaisir. Etait-ce parce qu’ils étaient
sensibles au fait qu’un professeur des temps heureux,
accompagnée de deux de ses enfants, revenait au pays
pour rencontrer éventuellement d’anciens élèves et des amis de
toujours ? Nous ne le saurons pas. Aucune attention envers
nous n’était de trop comme l’achat de ces toutes petites
bananes succulentes pour nous tous lors d’un
nouvel arrêt. Petit à petit, nous voyions se rapprocher le
massif du Bokor au pied duquel se niche Kampot. Je me sentais
fébrile. Comment allais-je retrouver ma ville après toutes ces
années de guerre fratricide ?
Nos nouveaux amis nous déposèrent
dans la guesthouse que j’avais choisie pour sa proximité avec
le large fleuve et son pont blanc emblématique. Nous voulûmes
pour le voyage leur laisser une somme supérieure à celle
proposée. Cécile glissa à la fillette un petit billet vert, en
remerciement le conducteur lui fit déposer un de nos
sacs à l’intérieur de la courette d’entrée. Nous nous
quittâmes chaleureusement et ils disparurent aussi
discrètement qu’ils étaient apparus dans notre vie.
Kampot 1965-2005 , premières impressions

Le pont de Kampot
(1965)
Quand, après
une longue absence, on revient dans son village natal, dans
l’école primaire de son enfance, tout vous semble étrangement
petit. La première impression ressentie en parcourant Kampot
fut de cette nature. Distances et volumes se sont déformés,
ont rapetissé. Dans mon souvenir, Kampot était une grande
ville. J’ai retrouvé un lieu aux dimensions modestes. Et
pourtant, elle s’est agrandie depuis autour du nouveau marché.
Après notre
installation à la guesthouse, une envie irrépressible me
saisit: franchir le pont et voir ce qu’il reste de la deuxième
maison où nous avons habité, non loin de la demeure de Phon,
direction Ream et Sihanoukville. Pourquoi ce choix ? Dans ma
mémoire, c’était celle dont les repères me semblaient les plus
clairs. Me voici à califourchon derrière le conducteur d’une
moto-dop , pas plus rassurée que cela, vous l’imaginez. Les
remorques d’antan seraient plus adaptées à mon âge vénérable.
L’étroitesse du pont me frappe. A la sortie, nous tournons à
gauche et passons devant la fabrique de glace, absolument
inchangée. Des hommes chargent des blocs dans des chariots
pour ensuite les livrer en ville à leurs clients. Cette scène,
j’y ai assisté des centaines de fois naguère. En effet, les
deux premières années, nous avions bien un frigidaire. Pour
d’obscures raisons que j’ai oubliées, on ne pouvait le
brancher. A la guerre comme à la guerre, nous le bourrions de
blocs de glace qui maintenaient les aliments à température
convenable. C’est dire que nous allions souvent à la fabrique!
Bien accrochée à la taille de mon chauffeur intrépide, nous
tournons à droite pour tenter de retrouver notre maison.
Hélas, au lieu des bengs, séparant deux rangées d’habitations,
un entassement de constructions noyées dans un fouillis de
verdure. Malgré la bonne volonté du pilote, je me rends compte
bien vite qu’il m’est impossible de repérer quoi que ce soit.
Plus tard, Phon me confirmera que cette maison, propriété d’un
fonctionnaire de la ville, a été complètement rasée sous les
Khmers Rouges.

Le pont de Kampot
(2005)
Je reste
désarçonnée par ce paysage défiguré. Inutile maintenant de
tenter de retrouver, jouxtant la nôtre, la maison de nos bons
voisins chinois. C’était une famille charmante. A chaque fête,
ils n’omettaient jamais de nous apporter de succulents mets
dont nous nous régalions. Je m’étais particulièrement attachée
à Heng, leur petit garçon de deux ans, immuablement vêtu d’un
pyjama rayé, qui me rendait bien l’affection que je lui
témoignais. Câlin et espiègle, il n’était nullement intimidé
par ces Françaises à long nez. La fille aînée de la famille
nous servait d’interprète avec famille et voisins car elle
fréquentait le Lycée. Elle nous a d’ailleurs invitées à son
mariage, nous en expliquant tous les rituels. Que sont-ils
tous devenus dans cette débâcle ? Je me sens toute triste par
ces réminiscences, mais les retrouvailles avec Kampot ne font
que commencer et avec elles d’autres déceptions après ces
longues années d’horreur.

Marie
Françoise et Phon, 40 ans avant.
Un peu plus
tard, Cécile m’accompagne dans une longue promenade à pied au
cœur de la vieille ville, blottie autour de l’ancien marché
couvert. Tout d’abord nous longeons le fleuve si large, si
calme, du pont inchangé quoique bombardé jusqu’à la maison du
Gouverneur en bien piteux état. Nulle trace du Bungalow ou
ancienne Auberge Royale, on me confirmera que ce bâtiment a
été détruit. Aujourd’hui j’ai pu constater qu’au-delà de ses
murs blancs, le terrain libéré servait de lieux de rencontres
sportives aux jeunes de la ville. Heureuse reconversion. A
notre arrivée à Kampot en 1960, nous y avons passé quelques
jours avant d’être logées à l’actuel Centre d’Accueil. Le
premier soir, nous y fûmes conviés par des fonctionnaires à un
repas en guise de bienvenue. Au menu, des nids d’hirondelles
et des ailerons de requin, mets choisis. Que faisais-je ici ,
au bout du monde, dans un pays où l’on mangeait des plats
aussi étranges? Ce régal supposé était loin de me rassurer. Je
ne savais que faire de mes baguettes malgré les conseils
avisés de nos commensaux. Ils parlaient tous un français
raffiné qui m’éberlua. Les contacts qui suivirent avec
les personnes nombreuses s’exprimant dans notre langue
confirma cette impression première. La conclusion s’imposa
d’elle-même: il me faudrait surveiller mon langage à l’avenir.
Le patron du Bungalow m’impressionnait beaucoup par son
physique inquiétant. Par contre, le boy Choum, fit tout de
suite ma conquête. Quelques soient les évènements, il souriait
de toutes ses dents même quand il se faisait houspiller par le
patron acariâtre. Par contre, Choum me gênait beaucoup
lorsqu’il se pliait en deux à chacune de mes sollicitations.
Heureusement cette servilité post coloniale a totalement
disparu de nos jours. Je trouvais cette pratique
humiliante pour le personnel qui nous servait. La nuit tombée,
Choum se faisait entremetteur. Pour divertir la clientèle,
masculine en majorité, il se chargeait de lui procurer une
compagnie féminine accorte et serviable. Ma naïveté fut vite
mise devant les réalités . Au mois d’août dernier, je ne fus
pas désolée pour les enfants que nos pas nous mènent
successivement dans deux hôtels aux façades respectables mais
qui s’animaient la nuit d’une toute autre manière. Ne jouons
pas les prudes. Dans tous les pays, ces pratiques existent
même si la forme change.

Marie-Françoise et
Phon se revoit après 40 ans.
En 1965,
Kampot, la coquette, était prospère. Rues propres, façades
fraîchement repeintes, murs d’enceinte blanchis, c’était une
ville où il faisait bon vivre .Les pelouses longeant le fleuve
étaient régulièrement entretenues par un groupe de prisonniers
purgeant leur peine sous l’œil débonnaire de policiers armés.
N’est-ce pas ce qu’on appelle aujourd’hui Travail d’Intérêt
Général ? En ce mois d’août 2005, la vue de l’ancien marché
couvert et de ses alentours donne l’image d’une ville
sinistrée. Toutes les constructions anciennes sont défraîchies
et respirent une pauvreté entretenue. Ce qui me manque
le plus, c’est la foule en mouvement, les hauts parleurs
déversant la musique khmère ou chinoise, les cris des
marchands ambulants vantant leurs marchandises ou signalant
leur passage, le va et vient des remorques, des bicyclettes,
des motos dans une circulation anarchique mais si colorée, le
spectacle des porteurs de charges invraisemblables sur leurs
têtes ou dans leurs paniers accrochés aux extrémités d’une
palanche, les invectives des uns et des autres, les grappes
d’enfants de tous âges fourmillant sur les trottoirs et se
poursuivant dans des éclats de rires communicatifs.
Chaque
compartiment chinois a pour moi un visage, celui de son ancien
propriétaire et de la famille de plusieurs générations
qui y vivaient. Quel crève-cœur de redécouvrir ces
constructions si ternes, si décaties, presque sans âme . Ici
était une pharmacie, là un marchand de graines, plus loin un
réparateur de cycles, à côté une quincaillerie. Dans l’avancée
d’un autre, je crois voir les patients attendre de se faire
examiner par le Docteur Dauban, le médecin français de la
ville. Dans celui-ci, nous assistâmes à un mariage, le premier
d’une longue série. Je me souviens y avoir chanté a capella
« Colchique dans les prés » en trio, avec mes sœurs. J’en
rougis encore de confusion et de timidité. Peu de commerces
ont rouvert à cet endroit à part quelques cafés et restaurants
souvent tenus par des occidentaux. Mais où est la gaîté? Il
manque les A Ya !….tonitruants. Du bruit, du bruit, je
veux du bruit pour réveiller peut-être ceux qui sont
partis emportant avec eux notre joie de vivre.
Kampot retrouvé
Nous
poursuivons notre promenade. Nous voici devant la poste. Le
bâtiment est encore reconnaissable malgré l’extension des
locaux. Ce lieu avait pour nous une grande importance.
Comme il n’y avait pas de distribution de courrier par un
facteur, il nous fallait nous y rendre presque quotidiennement
pour y retirer nos lettres comme tous les Occidentaux. Quelle
joie de recevoir la correspondance de notre famille ou de nos
amis de France ! Une fois par trimestre, notre mère nous
expédiait un colis par bateau. C’était la fête ! Toutes les
gâteries étaient appréciées et bien sûr le journal de
notre région . Les nouvelles n’étaient pas récentes car les
colis mettaient trois mois pour nous parvenir. Mais en les
lisant, nous étions au pays par l’imagination et les
commentaires allaient bon train.
Juste avant la poste, un
construction richement colorée actuellement, servait naguère
de salle de judo pour l’Armée cambodgienne. En 1960, quelques
militaires français installés avec leur famille à Kampot
assuraient encore l’encadrement des troupes khmères,
c’est donc un français qui dispensait des cours sur le tatami.
Il me semble qu’ils partirent en 1963. Cette date reste à
vérifier.
Bientôt
nous sommes en vue d’une grande bâtisse bien conservée,
désignée aujourd’hui sous le nom de Centre d’Accueil. A
l’époque, elle était appelée Maison de France et abritait des
services administratifs du temps du protectorat. Monsieur Hong
Ta Cheng, le directeur de notre lycée, nous annonça que
nous y logerions avec une autre enseignante ce que nous fîmes.
Au rez de chaussée, une immense salle de réception. Elle
paraissait d’autant plus grande qu’elle avait été délestée de
tous ses meubles. Sans peine, j’imaginais la splendeur des
fêtes fastueuses qui purent s’ y dérouler. L’étage comprenait
cinq chambres avec une salle de bains attenante. Même si les
lieux étaient quelque peu défraîchis, pour nous c’était le
luxe. La vue sur le fleuve était magnifique. Dans la soirée,
nous appréciions la douce fraîcheur maritime. Cet
endroit était un but de promenade pour grands et petits de la
ville. Il était donc fort animé.
Tout
au bout, vers l’estuaire, se trouvait et se trouve encore un
village de pêcheurs chams. J’aimais voir leurs femmes
rapporter le fruit de leur pêche vers le marché ou les
restaurants, à la queue leu leu le long du trottoir. Quelques
poissons accrochés au bout d’une ficelle qu’elles tenaient à
la main frétillaient encore. Si les prises avaient été
abondantes, elle les entassaient dans des paniers juchés
sur leurs têtes à même le turban écossais que les Malaises
rabattent de part et d’autre de leur visage d’une manière qui
leur est propre. D’ailleurs le gardien de l’ex-Maison de
France et sa nombreuse famille étaient de cette ethnie. De
haute stature et le port noble, cet homme en imposait
par sa prestance. Rémunéré par les Français, il prenait son
rôle de gardien très au sérieux. A notre demande, l’un de ses
neveux, nommé Sok, devint notre homme à tout faire et
s’acquitta de ses multiples tâches avec conviction. Nous fûmes
déçues de le voir nous quitter après avoir pris femme pour
affronter la Capitale où son avenir pouvait être plus
florissant. Cette communauté cham était fort sourcilleuse du
respect de la religion musulmane et de ses préceptes. Tant que
Sok fut notre cuisinier, le porc fut proscrit de notre table.
Nous
restâmes dans cette demeure jusqu’au moment de sa rétrocession
au Gouvernement Cambodgien. Entre temps, pour des durées
diverses, la maison accueillit des couples de Français dont le
mari, expert-géomètre, participait aux relevés topographiques
de la future voie ferrée Phnom-Penh –Kep. Dans ce cas-là, nous
nous tassions un peu mais vivions en bonne entente.
J’appréhendais un peu de me
retrouver devant cette demeure où nous avons habité deux
années: tant de souvenirs m’y rattachent . L’aspect extérieur
a peu changé si ce n’est quelques aménagements plus
fonctionnels pour son rôle actuel. A droite, sur l’ancienne
terrasse, où, vu la chaleur ambiante, nous n’allions que
rarement, des travaux sont en cours. On y bâtit actuellement
une extension qui ne dénature pas l’ensemble.

Non
loin de là, nous longeons l’ancienne Salaket où nous menaient
les démarches administratives. Les abords sont en friche, le
long édifice a perdu de son lustre d’antan, le visage connu de
quelques fonctionnaires reviennent tristement à ma mémoire.
Tout au bout de l’avenue, voici
l’ancienne demeure du Gouverneur. Il nous arrivait d’y
être convié à des réceptions dans nos plus beaux atours avec
les notables de la ville. Nous y apprîmes à danser le lampton.
Une anecdote qui se rattache à ces lieux me vient à l’esprit.
Un matin, de bonne heure, nous recevons la visite de notre
directeur dans notre maison alors que nous nous apprêtions à
nous rendre au lycée. Il nous annonce que le Gouverneur nous
convoque chez lui. Inquiètes sur le sujet de cet entretien
matinal, nous ne pouvons qu’obtempérer. Il nous fait attendre
une bonne demi-heure puis il paraît en sarong. Il nous
explique que nous devons nous rendre à Phnom Penh pour y
participer à un rallye automobile honoré par la présence du
Roi. Je n’en crois pas mes oreilles. Peu mondaine, je ne veux
pas en entendre parler.
Comment
trouver les arguments adéquats qui pourront être
convaincants sans être incorrecte ? Nous arguons que notre
deux chevaux, quoique sympathique , fera triste figure pour un
tel évènement. Qu’à cela tienne, nous répond-on, une
décapotable sera mise à notre disposition. Nous n’avons pas
les tenues appropriées pour un tel défilé…de mode. Pas de
problèmes: nous aurons les subsides nécessaires et une
couturière à notre disposition pour rivaliser avec les
élégantes de la capitale. Têtue comme peut l’être une
Bretonne, je m’entête dans mon refus. Ce n’est qu’après avoir
parlementé longuement que nous nous tirons de ce guêpier. Et,
ô perfidie féminine, sans avoir glissé le nom d’une collègue
de travail, pour y aller à notre place. Tardivement , nous
arrivons au Lycée pour y assurer nos cours. En classe,
l’atmosphère est glaciale. Le bruit s’est propagé que nous
sommes parties faire les belles à Phnom Penh au lieu
d’assurer nos cours. Quelques jours seront nécessaires pour
dissiper le malaise et nous retrouverons notre complicité.
Cécile raconte …
Les
enfants cambodgiens baignent dans le fleuve du Mékong.
Ce matin là est donc programmée
une baignade au lieu dit de Tuck chu. Maman me l’a décrit
comme le petit Kep des pauvres. Maya et elle se réjouissent à
cette perspective qui nous dispense en plus des préparatifs du
repas offert par Sary à la Pagode de Chnam Pompeil. Nous
rejoindrons Phon et Sary pour déjeuner directement là-bas.
Nous voilà partis de bon matin,
toujours dans la voiture du beau-père de Vuthy, pour aller
faire nos ablutions.
Chaque fois que nous prenons la
route, Maman s’installe à l’arrière scrutant les alentours, à
l’affût des changements ou de la familiarité des lieux que
nous traversons. Elle s’interroge, s’exclame, tour à tour
perdue ou émerveillée. Je vois sa fébrilité, son plaisir, sa
détresse ou sa joie se succéder et crains toujours que cela ne
fasse trop.
Mais la compagnie de Maya, Sary et
Phon son amie retrouvée est un tel soutien et un tel bonheur
quotidien qu’elle tient bon le cap, et repart chaque jour avec
entrain dans sa quête du passé réconcilié.
Secoués au rythme des trous, des
bosses, des flaques d’eau jonchant la route défoncée, serrant
les fesses lorsqu’il nous faut franchir un pont délabré voire
branlant, chacun de nos trajets est une petite aventure
rocambolesque. Nous alternons entre le rire que déclenchent
les improbables équipages que nous croisons (scooter
transportant une famille de 5 personnes et des poules, camion
débordant de bonzes safranés hilares), le ravissement des
paysages et la peur de l’accident à cause de la circulation
anarchique ou de la vétusté et de l’insécurité des voies de
transport.
Nous arrivons pourtant cette fois
encore en un seul morceau et ravies d’aller piquer une tête.
Vuthy nous dépose à l’entrée du village et repart emmener Sary
à la Pagode.
Toute
la famille sur un scooter : le transport au Cambodge reste une
activité à hauts risques.
Nous descendons le sentier qui
borde le petit pont jusqu’au cours d’eau à travers une
végétation luxuriante, sous le regard étonné des quelques
villageois qui nous observent avec curiosité. Nous trouvons un
petit coin très mignon près d’un arbre. Le courant est assez
fort. Non loin de nous, en amont, s’ébattent dans la rivière
un groupe de jeunes garçons qui crient de joie et rient aux
éclats en se faisant des niches.
Afin de respecter la pudeur des
Cambodgiens, nous couvrons notre maillot de bain avec un paréo
avant d’entrer dans l’eau. Elle est délicieuse et la baignade
s’avère être une vraie séance de thalasso, les remous nous
massant autant qu’ils nous malaxent, je vois ma petite Maman
tâchant de résister au courant en se calant dans les rochers,
riant de plaisir, d’excitation et de trouille comme une petite
fille.
Vuthy nous rejoint et provoque une
partie d’éclaboussements mutuels très réjouissante. Nous
passons la matinée à alterner les baignades avec les micros
siestes à l’ombre de notre arbre, une vraie merveille !
Alors que nous lézardons, une
villageoise s’approche timidement pour parler à Maya, elle l’a
reconnue malgré les années et veut la saluer.
L’heure tourne et il nous faut
penser à remballer pour nous rendre à la Pagode. Nous
remontons au village où une amie chère à Maya tient une petite
échoppe, les retrouvailles sont émouvantes.
Quand Vuthy, qui était parti voir
où en étaient nos cuisinières, revient pour nous emmener, je
vois l’estomac de ma mère faire un tour rien qu’à l’idée de
devoir se remplir. Nous décidons donc qu’il est plus sage pour
elle de rentrer à la guesthouse se reposer. Quant à moi, Maman
refusant que je reste auprès d’elle, j’accompagnerai Maya dans
sa tournée des dévotions maternelles (sa Maman, Sary, flanquée
de Phon ont moult visites spirituelles en retard : Maya ne
peut pas y échapper malgré son peu d’enthousiasme et semble
heureuse que je suive).
Vuthy propose de ramener Maman
jusqu’à Kampot tandis que Kapauy l’amie de Maya s’empresse de
nous inviter à partager le repas familial. Nous savons que
nous devrons manger de nouveau à la Pagode mais la joie des
retrouvailles est si sincère et si touchante qu’il est
impossible de décliner. Je me retrouve donc seule avec Maya et
Kapauy, et, malgré le fait que je ne comprend absolument rien
de ce qui se dit, je suis parfaitement en confiance.
L’ambiance est très chaleureuse.
Paysage
de Kep : le quai où on vend des crabes les plus savoureuses du
Cambodge.
Kapauy nous fait pénétrer dans sa
petite boutique en plein air. Installée de façon rudimentaire
à l’entrée de sa maison (très modeste elle aussi), elle a
l’avantage d’être en bordure de route aussitôt après le pont.
Elle y propose des denrées de première nécessité qu’elle
achète au marché et revend pour un faible bénéfice à ses
voisins et aux gens de passage.
On amène chaises, table, son mari
arrive, accueillant et intimidé, puis ses enfants intrigués.
On voit bien qu’ils ont peu de ressources mais ils nous
reçoivent avec la plus grande générosité, ils rient et
bavardent avec Maya qui me traduit autant qu’elle peut et me
permet de participer de son mieux.
Kapauy raconte les jours noirs, un
grand sourire accroché à ses lèvres démenti par les larmes
déchirantes dans ses yeux. Je suis très émue et impressionnée
par la grandeur et la pudeur de ces personnes si démunies, qui
ont souffert l’insoutenable, vécu l’horreur.
Maria me traduit : - « pour
pouvoir nourrir ses enfants, le père de Kapauy partait de nuit
dans la campagne environnante pour tâcher de glaner quelque
plante ou racine comestible, c’était très dangereux : si les
khmers rouges l’avaient découvert, cela lui aurait coûter la
vie. Le jour, il travaillait dur comme ses compagnons
d’infortune pour satisfaire les chefs khmers rouges.
Régulièrement, circulait dans le hameau le nom des prochains
hommes qui seraient arrêtés et dont on ne saurait plus jamais
rien. Comme redouté, arriva le moment où le sien fut cité. Il
aurait pu chercher à passer la frontière mais il avait
conscience que sa famille devrait en subir les représailles.
Avec courage, il s’y refusât. Et, hélas, il fut arrêté: on ne
le revit jamais. »
Partout, nous entendrons ces
témoignages, la cruauté des traitements dépendait souvent du
degré de barbarie du responsable KR du secteur. Il faut savoir
aussi que ces atrocités ne sont pas la seule cause de la
décimation de la population, il en est une autre plus perverse
et tout aussi ravageuse : la famine organisée par les khmers
rouges. La malnutrition et les maladies qu’elle entraîne ont
tué beaucoup de gens et notamment les enfants. Ce fut le cas
pour les deux fillettes de Phon .
40
ans après, Kep, une des plus belles villes banéaires du
Cambodge, autrefois prospère et achalandée,
est maintenant devenue un coin désert et délaissé. Quelques
bâtis remplaçaient les villas d'antan, tombées en ruine ou
détruites par la guerre. Seuls les arbres cicatrisés qui longaient la rue des Bungalo de Kep,
témoins des événements, pourront vous raconter les
heures de gloire et les années de souffrance de cette ville.
« Le frère aîné de Kapauy, avant
l’arrivée des KR, travaillait comme secrétaire au Ministère de
la Justice à Phnom Penh. Pour les KR, il faisait partie des
«intellectuels » qui devaient disparaître. Il fut dénoncé par
des membres de sa propre famille, ce qui n’était par rare (les
paysans ont été enrôlés dans les troupes KR de 1970 à 1975) :
la confusion des évènements permettait de régler des
dissensions familiales ou de voisinage via la dénonciation. Il
savait que son sort était réglé mais pour sa femme et ses
trois enfants, il ne fut pas question pour lui de tenter de
fuir. Il se rendit à la convocation du Parti pour ne plus
jamais reparaître. »
Maria a reçu les confidences de sa
cousine Sao et nous les livre : « Jeune mariée et mère d’un
bébé, son mari médecin fut exécuté. Peu de temps après, elle
vit les KR arrêter l’un de ses jeunes frères. Impuissante à le
sauver, elle se sentit responsable du destin funeste de son
cadet. Désespérée et malgré l’amour qu’elle portait à son
jeune enfant, elle tenta de se pendre. Heureusement la corde
se rompit. »
Comment survivre à tant de
malheurs, comment oublier de tels drames dont on a été
l’acteur ou le témoin ? Comment en guérir ?
J’essaie d’être le plus discrète
possible, je crains d’être une intruse dans ce moment de
confidences si douloureuses. Mais ils sont si gentils, si
dignes et si hospitaliers que l’on retourne très vite vers le
rire et les souvenirs gais de leur enfance commune.
L’heure de rejoindre Chnam Pompeil
arrive trop vite et, comme Maya, je regrette de devoir partir.
Je mesure comme ce doit être, pour elle, compliqué de gérer
cette avalanche d’émotions qui déferle sur elle droit du passé
dans le présent. Après ce long silence, les gens, les lieux,
les odeurs, les saveurs, les bruits : tout ici est évocateur
pour elle. J’espère qu’elle partagera un jour tout cela avec
ses enfants parce que c’était déjà pour moi si précieux, que
pour eux cela ne pourra être qu’inestimable et leur dévoilera
la belle personne qu’elle est.
Vendeuses
de crabes à Kep.
Et c’est reparti, le trajet en
voiture est assez rapide et plus confortable malgré les cahots
car pour une fois nous ne sommes que trois dans la voiture.
Une fois arrivés, Vuthy nous guide jusqu’à l’arrière de la
Pagode. Les femmes sont déjà installées dans la sala et
finissent leur repas de fête dans les discussions animées et
les éclats de rire. Assises sur le côté, elles sont dans
l’ensemble plutôt âgées, leurs cheveux blancs sont rasés,
elles portent presque toutes un pantalon noir et un chemisier
blanc. Dès qu’elles nous voient, elles se pressent pour nous
faire une petite place et nos bols nous arrivent, remplis et
fumants, volant de mains en mains jusqu’à nous. Maya raconte
notre matinée, chacune la touche, toutes nous sourient. Le
repas est comme toujours vite fini. Les Cambodgiens y
consacrent peu de temps mais grignotent tout au long de la
journée, j’aime bien ça!
Après les au revoir, nous
reprenons la route, cette fois entassés à six dans la voiture,
Maya et moi partageons la place passager avant.
Notre destination prochaine est la
pagode de Phnom Chop, le trajet est plus long sur des routes
qui sont plus accidentées encore et pour la fin du voyage
ressemblent plus à des pistes. La végétation est très dense,
très luxuriante, on en voit émerger à certains endroits des
ruines grises de bâtiments carrés que Maya me dit être les
vestiges de la présence russe dans la région. La nature a
vraiment là aussi repris ses droits et il ne doit aujourd’hui
pas en rester grand-chose. Après avoir été bien secoués, nous
voilà parvenus au Phnom chop, des dizaines de marches à gravir
majestueuses mais fatigantes rien qu’à regarder d’en bas. On y
va piano, au rythme de Sary dont les jambes sont
vieillissantes quoique très déterminées.
Nous dépassons des paliers où
siègent des statues colorées et naïves entourées de murets. La
pente est très escarpée, poussiéreuse, pourtant les plantes,
les arbustes et les arbres s’y épanouissent avec insolence,
cramponnés à leurs racines aériennes. Le panorama de là-haut
est d’une beauté à couper le souffle.
En haut des marches, nous suivons
de petits sentiers sinueux qui nous mènent à des bicoques
croulantes accrochées ça et là entre terre et ciel.
D’une masure branlante et
équilibriste, sort une femme âgée au crâne rasé, la démarche
souple, l’allure énergique, elle nous accueille et nous guide
vers le lieu de prière.
Je regarde sa maison, perplexe,
une espèce de passerelle surplombant le vide permet l’accès à
la porte mais plusieurs planchettes manquent, pas d’autre
solution pour entrer, il vaut mieux être bien réveillé pour
sortir et n’en plus bouger à la nuit tombée!
Rue
des Bungalo de Kep rappelera à celui et celle qui l'avait
traversée une fois avant la guerre, des souvenirs, des
visages, des images d'une vie paisible et prospère. Mais ce
matin-là, les vagues fredonnaient lamentablement comme si
elles chantaient la mélodie des adieux. Je sentais les frissons
couler dans mes veines, pendant que les images du passé
surgissaient de la plage déserte...
C’est visiblement l’heure de la
sieste, tout semble au repos. Deux jeunes paysans écoutent un
service bouddhique radiodiffusé, allongés dans des hamacs
suspendus, comme leur vieux transistor, aux branches d’un
arbre. Des jeunes garçons interrompent leurs jeux en nous
voyant arriver. On aperçoit des chats et des chiens
léthargiques, quelques poules.
La dame nous invite à monter
l’échelle-escalier d’une bicoque guère plus rutilante que les
autres. Nous nous déchaussons pour la suivre et nous asseyons
sur la terrasse du seuil. Derrière la demi porte fermée (seul
le haut est ouvert), nous apercevons le haut d’une statue du
bouddha, un jeune homme en robe safranée arrive et se penche
par l’ouverture, un homme plutôt jeune qui dormait sur un
matelas aux côtés de la statue émerge et se rajuste : c’est le
bonze qui va célébrer l’office. Il branche la guirlande
lumineuse qui orne Bouddha (la même que celle du sapin de Noël
chez nous) avant de sortir s’asseoir devant nous. Il a l’air
souffrant, la dame nous le confirme. Il mettra pourtant
beaucoup de conscience et de ferveur à son ouvrage.
Tout au long des prières, deux
chatons maigrichons rivaliseront de facéties autour de nous,
j’ai adoré le moment de l’aspersion, très rafraîchissant par
cette grosse chaleur. Comme chaque fois, je m’applique à
suivre respectueusement le rituel, malgré mon incompréhension
absolue. Plus familiarisée à l’ambiance pesante et compassée
des messes catholiques où le moindre bruit ou mouvement vous
désigne à la culpabilité, j’apprécie la sérénité et la
simplicité de la cérémonie bouddhique.
Nous finissons le tour du site et
Phon et Sary font brûler quelques bâtons d’encens au pied d’un
dernier autel et nous redescendons à la voiture. Phon déballe
quelques victuailles à grignoter, elle fait la distribution en
veillant à ce que je mange. Vuthy me réclame une séance photo
sur les marches, je m’exécute amusée par le plaisir qu’il
prend à faire le modèle, moi qui déteste ça.
Nous repartons toujours entassés
dans la voiture, mais déposons en chemin, la belle-mère de
Kapauy, Mme Leav, amie de Sary qui nous a accompagnés, chez
son fils et sa belle-fille.
L'agriculture
cambodgienne dépendait toujours de l'énergie animale, dont
celle des boeufs ou des buffles comme elle l'était toujours
voilà quelques millénaires.
Alors que nous arrivons en vue du
pont de Kampot, Sary propose de tourner avant afin d’essayer
de retrouver une des maisons habitées par Maman et sa soeur
avec Phon. Maman l’avait cherché sans succès lors d’une
escapade solitaire et périlleuse à califourchon sur le scooter
d’un chauffeur zélé mais kamikaze.
Nous cherchons de tous nos yeux
mais faisons chou blanc. Elle n’existe plus. Sary suggère
alors de pousser jusqu’à la Pagode voisine, Maya soupire, moi
je rigole. Insatiable et coquine Sary !
Cahin-caha, nous roulons jusqu’à
un autre pont pas très rassurant et surprise, je découvre un
ravissant village de pêcheurs tout de bleu et de vert, pontons
et maisons sur pilotis. Nous faisons une halte pour fixer cet
incroyable endroit sur pellicule, ou plus exactement je
numérise à tout va.
La Pagode est située sur une
presqu’île, un peu plus loin. Elle est somptueuse : rouge,
dorée, imposante et majestueuse, nous franchissons une arche
richement ornée elle aussi, qui ouvre sur l’esplanade. La
statue d’un éléphant blanc énorme, chevauché par le prince
Preah Vesando, futur Bouddha, et ses deux enfants Khrisna le
garçon et Bacheelea la fillette, accueille les visiteurs. En
face du bâtiment principal, bordé d’un muret ; le fleuve se
déroule : magnifique !
Nous flânons dans ce lieu magique,
propre et très bien entretenu. Un groupe de garçonnets
espiègles vient poser pour moi et ils rient en voyant leurs
bouilles sur l’écran de mon appareil photo. Avant de rentrer
Maya accepte que je l’immortalise devant la statue de
l’éléphant à la grande satisfaction de Sary.
La journée fut encore bien
remplie. De retour à la guesthouse, je suis fourbue mais ravie
et Maman semble aller déjà mieux.
Voici
quelques travaux scolaires des étudiants du lycée
Classe de
4è:
Chan Tong Iv |
Nguon Hoeung |
Chea Sun Ty |
Teng Hour |
Trang Bo |
Sok Heng |
Kdorn |
Kim Luong |
Huot Heng |
Chan Tong Iv |
Nop Thoeun |
Teng Hour | Sock
Heng |
Kim Luong |
Huot Heng
Classe
de 5è:
Chum Chintho |
Sao Theang |
Ong Sây |
Suth Khiv |
Tung Cheak Po |
Man Chieb |
Lam Séna |
Prak Chhum |
Ong Sây |
Prak Chhum |
Suth Khiv |
Mèn Tong |
Chum Chintho |
Suth Khiv |
Sim Huor |
Kith Chheng Phorn |
Uy Huoen |
Lam Séna |
Suth Khiv |
Prak Chhum |
Keo Chheang |
Man Chieb |
Tran Vun Yaung |
Lam Séna |
Uy Huoen
Cahier de
souvenirs du lycée Voltaire, Phnom-Penh, Cambodge (1970-1975):
Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent à Phnom-Penh,
Sam-An MUM, âgé alors de 19 ans, doit tout quitter: la
maison de son enfance, ses études de lettres classiques au
lycée Voltaire de Phnom-Penh, ses amis (...)
(...) De son
Cambodge natal, il ne possède qu'un
album de souvenirs , un cahier sur lequel ses amis du
lycée avaient inscrit chacun quelques lignes (...)
Autres
histoires :
Édition
du mercredi 17 octobre 2001
Publié dans le Monde Interactif / article /
0,6511,3356--233841-0,FF.html
PETITES HISTOIRES
NUMÉRIQUES. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent à
Phnom-Penh,
Sam-An MUM,
âgé alors de 19 ans, doit tout quitter: la maison de son
enfance...
Les
plaies du Cambodge / L'Express du 06/11/1997
Massacrés pour être nés trop près du Vietnam par
Jean-Louis Margolin /
Après avoir éliminé les dirigeants de la zone est, voisine du
Vietnam, désormais hostile, le Centre polpotiste condamna à
mort ces «Vietnamiens dans des corps khmers» qu'auraient été
les habitants de l'Est.
Entretien
de France 24 avec Denise Affonço
/ mercredi 28 novembre 2007
/
Denise Affonço est une Française qui a vécu le génocide
cambodgien par amour et solidarité pour et avec son mari. Elle
y a survécu et raconte cette sombre période dans "La Digue des
Veuves".
Le
cauchemar
khmer rouge, un récit qui ressemblerait à mille et
un autre récits déjà racontés mille et une fois par les médias
ou par bon nombre de rescapés...
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