Chronologie du Cambodge de 1960 à 1990

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Génocide khmer rouge: «Aujourd'hui, relève Lao Mong Hai, beaucoup de jeunes Cambodgiens croient dur comme fer que ce sont les Vietnamiens qui ont massacré leurs parents. Ou, par ignorance, ils banalisent notre tragédie.»

Procès de Duch : retour sur le conflit armé entre les frères ennemis, le Cambodge et le Vietnam

Source: http://ka-set.info/

1975: Duch alias Kaing Guek Eav, chef de la prison S-21 (prison de Toul Sleng)
 
Nayan Chanda, auteur de Brother Enemy : The War After the War (Les Frères ennemis, 1986) et longtemps le correspondant de la prestigieuse Far Eastern Economic Review pour l'Indochine, a commencé à déposer lundi 25 mai au procès de Duch pour évoquer le conflit armé opposant le Kampuchea démocratique et le Vietnam. Le journaliste, actuellement directeur de publication d'un institut de recherche à l'Université américaine de Yale, a ainsi eu accès à des responsables de la péninsule indochinoise, sans pour autant pouvoir se rendre au Kampuchea démocratique, et a pu saisir les enjeux politiques, diplomatiques et militaires des frères ennemis. Son témoignage, qui s'appuie sur son ouvrage Les Frères ennemis, éclaire notamment sous un jour nouveau l'argument fréquemment brandi par les anciens responsables khmers rouges pour justifier leurs actions passées, à savoir l'existence de réelles velléités expansionnistes du voisin vietnamien.

D'escarmouches frontalières à un conflit ouvert
Les forces communistes vietnamiennes et cambodgiennes présentent une longue histoire de conflits, à leur paroxysme entre 1975 et 1979. En 1975, démarrent des opérations de mainmise sur des îles situées dans le Golfe du Siam et revendiquées par les deux camps, suivies d'escarmouches à la frontière à l'initiative des Khmers rouges et, selon ces derniers, une tentative du Vietnam de favoriser un coup d'Etat contre le gouvernement du Kampuchea démocratique, qui échoue. En 1977, les Khmers rouges intensifient leurs attaques, auxquelles les Vietnamiens répondent par des incursions, peu profondes, en territoire cambodgien. Le 25 décembre de cette même année, les Cambodgiens rendent public le conflit international qui les oppose à leurs voisins, en rompant les relations diplomatiques avec leur voisin "jusqu'à ce que les forces de l'agresseur se retirent du territoire khmer". Les affrontements frontaliers reprennent de plus belle en 1978 avant que la République socialiste du Vietnam ne lance une dernière attaque d'envergure, fin 1978, qui conduira à la chute de Phnom Penh le 7 janvier 1979.

Si au moment de leur prise de pouvoir, les Khmers rouges font passer le mot qu'ils ne toléreront aucune base militaire étrangère sur leur sol, l'expert Nayan Chanda se dit sceptique sur le fait qu'après la victoire des communistes au Vietnam, ces derniers, faisant face à un important flux de réfugiés expulsés du Cambodge, - des Vietnamiens de souche dont ils durent s'occuper -, aient pu maintenir en parallèle des bases à l'intérieur du Cambodge.

Si sa mémoire, dit-il, le prend à défaut - les faits remontant à plus de 30 ans -, Nayan Chanda présente un exposé clair de la situation en spécialiste averti. Il se souvient de ce village, visité dans le cadre d'un voyage de presse organisé par les autorités vietnamiennes en mars 1978, et qu'il découvre comme "dévasté après les ravages d'un ouragan", après une attaque khmère rouge. "De toute ma carrière de reporter, je n'ai jamais vu autant de cadavres de civils tués de la manière la plus brutale et abandonnés sur place !" En octobre, l'armée vietnamienne réplique, en lançant une opération militaire sur le sol khmer. "En fait, c'était une fausse attaque, avec une retraite feinte de leurs troupes destinée à faire sortir les Khmers rouges de leur cachette. Mais elle n'a pas eu l'effet dissuasif escompté...", explique-t-il.

1979: Duch, Chef Khmer rouge de S-21, refugié en Thaïlande après la chute de Phnom-Penh en 1979, et convertis en Protestant.

Les nombreuses mises en garde des Vietnamiens
Fin 1977-début 1978, l'armée vietnamienne déploie la grosse artillerie pour des offensives menées sur le sol cambodgien. Malgré l'ampleur de cette attaque, "Hanoï ne voulait pas ouvrir de véritable guerre mais faire passer un message aux Khmers rouges s'ils persistaient dans leurs attaques". Cela n'aura pas davantage d'effets, fait observer l'éminent journaliste indien. Côté Kampuchea démocratique, les gens vivant le long de la frontière considérés comme coupables de sympathies pro-vietnamiennes ou d'être des collaborateurs font l'objet de purges massives dès la fin 1977. Plus tard, Nayan Chanda ajoute : "D'après ce que j'ai pu constater et lire, les Vietnamiens prenaient beaucoup de précautions pour éviter de provoquer les Khmers rouges, sauf dans le cas de leur occupation de deux îles, et ce jusqu'au milieu de l'année 1977. La première indication d'une intolérance vietnamienne à l'égard du harcèlement cambodgien constant le long de leur frontière survient en juillet 1977 quand leur ministre de la Défense, Giap, est envoyé inspecter la frontière entre les deux pays, et cette visite, qui aurait pu être gardée secrète, est dûment évoquée par les médias vietnamiens à titre d'avertissement à l'attention des Cambodgiens pour qu'ils sachent que 'nous n'allons pas être tolérants à l'infini'."

L'attaque du Vietnam par les Khmers rouges le 30 avril 1977, jour anniversaire de la prise de Saïgon par les forces communistes et jour donc de célébration, où la sécurité est en veilleuse, prend le voisin par surprise ainsi que celle du 22 septembre, soit un samedi, jour de relâche des officiers vietnamiens. "Ces deux attaques, ajoutées aux informations obtenues concernant le début de l'arrivée d'une aide militaire chinoise au Cambodge, donne à penser aux Vietnamiens qu'il ne s'agissait pas seulement d'une activité un peu irrationnelle de la part des Cambodgiens quand ils attaquaient des villages de la zone frontalière ; ils comprennent qu'il y a peut-être un plan un peu plus vaste dans lequel il y a peut-être la main de la Chine. C'est le contexte dans lequel intervient la visite de Giap [Ministre vietnamien de la Défense]...", rapporte l'expert indien.
Pour l'ancien correspondant de la Far Eastern Economic review, la démarche du Vietnam était "empreinte de précautions vis-à-vis des Khmers rouges", la République socialiste espérant que certains des éléments modérés au sein des rangs khmers rouges pourraient éviter que leur pays n'entre dans un conflit ouvert avec le voisin vietnamien.

La hantise de devenir un satellite du Vietnam
"Les Khmers rouges, rapporte Nayan Chanda, s'inquiétaient énormément des velléités expansionnistes des Vietnamiens et c'est un motif qui les a conduit à s'opposer au Vietnam. [...] Le concept vietnamien des 'relations spéciales' entre les pays de la péninsule indochinoise [auquel faisait référence Ieng Sary, le ministre khmer rouge des Affaires étrangères, qu'il a rencontré], forgé pendant la lutte anticoloniale était un élément visant à assurer le développement et la sécurité des trois pays [Cambodge, Vietnam, Laos]. Les Khmers rouges étaient complètement en désaccord avec cette approche car ils considéraient ces 'relations spéciales' comme une tentative dissimulée du Vietnam pour prendre le pouvoir au Cambodge et s'emparer du territoire cambodgien." Pour remonter le moral de ses troupes sur le front, le Kampuchea démocratique avait répandu fin mai 1978 un slogan : "un soldat khmer rouge équivaut à 30 soldats vietnamiens", qui fait suite à des purges de masse de sympathisants vietnamiens et de personnes d'origine vietnamienne dans la zone Est. Or "pour ceux qui connaissaient la situation, les Vietnamiens étaient de loin supérieurs", souligne-t-il.

Un contexte de luttes territoriales

2009: Duch fait face à la justice à Phnom Penh

Reprenant les conclusions qu'il tire dans son livre Les Frères ennemis, Nayan Chanda explique que les motifs du Kampuchea démocratique dans ce conflit résidaient dans une "animosité héréditaire entre le Cambodge et le Vietnam" et dans une lutte pour le contrôle d'îles situées dans le Golfe du Siam. Le Kampuchea démocratique menait ainsi une action militaire pour empêcher que son territoire ne soit "avalé" par le Vietnam. De l'autre côté, l'action menée par le Vietnam visait à éviter d'être dominé par le pays soutenant le Kampuchea démocratique, à savoir la Chine. Voulant aller plus loin, le journaliste rappelle que "le cadre de la conférence de Genève en 1954 fut le point de départ pour le développement de l'idéologie khmère rouge, qui percevait le Vietnam comme une menace. Et si on revient encore en arrière, à l'empire d'Angkor, celui-ci couvrait une grande partie de la péninsule indochinoise, laquelle a depuis été occupée ici et là par les deux voisins historiques du Cambodge : le Vietnam et la Thaïlande. [...] Et à la conférence de Genève, [...] le Vietnam a obtenu le nord et le sud Vietnam, et le Laos a pris le contrôle de deux provinces tandis que les Khmers n'ont pas eu de siège autour de la table des négociations. Et on a autorisé que 2 000 cadres khmers vivent à Hanoï et dans la partie nord du Cambodge. Il y avait bien ici un dessein vietnamien de contrôle de la péninsule indochinoise et une expansion de ce contrôle par le biais de cette relation spéciale demandée par le Vietnam. Ceci était la source de l'inquiétude cambodgienne. Côté vietnamien, ils étaient de longue date en proie à des conflits avec la Chine et, pendant près de 2 000 ans, ils avaient tenté de repousser les tentatives d'expansion chinoises. Et donc, ici, les Chinois utilisaient le Cambodge pour harceler les Vietnamiens dans la partie sud en plus de mener des actions dans la partie nord du Vietnam. Et ces luttes territoriales sont devenues le chaudron de cette lutte. Il y avait des inquiétudes de longue date quant au destin de ces pays pour contrôler les territoires."

Le racisme khmer rouge envers les Vietnamiens
Nayan Chanda a ensuite qualifié de "fascinant" le "livre noir" publié par les instances dirigeantes khmères rouges en septembre 1978 - "un mélange de faits et de fiction", selon lui -, car il donne  "une idée de la nature de la pensée de ses auteurs". Il s'explique : "C'est la manière dont c'est dit qui est intéressant : on a, au départ, une position ouvertement raciste envers les Vietnamiens, ce qui, selon moi, constituait un facteur essentiel derrière tous ces massacres et exactions. Car ce livre noir décrit les Vietnamiens comme agressifs par nature [...] et, à partir de là, toutes les personnes ayant des sympathies ou des liens avec le Vietnam sont ipso facto des ennemis du Kampuchea démocratique." Un peu avant, le 10 mai 1978, le Kampuchea démocratique lançait à la radio un appel à tuer les Vietnamiens, qui équivalait à un ordre de pogrom à l'égard de cette nationalité.

La défense dénonce un "double détournement de procédure"
Quand le co-procureur international, Alex Bates, se lance dans une interminable série de questions visant à vérifier la crédibilité des sources utilisées par Nayan Chanda pour la rédaction des Frères ennemis, il est interrompu par le co-avocat international de Duch, Me Roux, qui dit "perdre patience". L'avocat dénonce un "double détournement de procédure" : d'une part, il rappelle que cet exercice cher au système de common law d'interrogatoire et de contre-interrogatoire n'a pas lieu d'être en civil law, d'autant que la Chambre a déjà soumis l'expert à un interrogatoire détaillé. "Si nous continuons ainsi à passer des heures à vérifier les sources de chaque expert, nous sommes encore en audience l'an prochain ! Je rappelle encore qu'il y a eu plus d'une année d'instruction ! Que les co-procureurs soient ramenés à cette procédure ou bien elle n'a servi à rien et alors, disons-le publiquement !" D'autre part, a complété Me Roux, "je comprends par les questions posées par les co-procureurs qu'ils accumulent des preuves pour le dossier numéro 2 [celui des anciens dirigeants khmers rouges Khieu Samphan, Ieng Sary, Ieng Thirith et Nuon Chea]. On a parlé de Khieu Samphan, de Ieng Sary, or ils ne sont pas dans le box des accusés ! Ce n'est pas correct de vouloir acter des preuves contre des personnes qui ne sont pas là !..."

Alex Bates, ne cachant pas son irritation face aux multiples objections de la défense, rétorque que Nayan Chanda n'a pas eu l'occasion d'être entendu comme témoin dans le cadre de l'instruction et, qui plus est, a-t-il argumenté, l'accusé ne veut pas prendre partie avant 1977 sur ces questions. Les avocats des parties civiles se sont tous rangés derrière le co-procureur et la Chambre a suivi, en statuant que l'objection soulevée par la défense était "peu claire, non justifiée et en conséquence rejetée". Le président a toutefois invité les co-procureurs à ne pas répéter des questions qui ont déjà été posées par les juges.

L'interrogatoire reprend. L'expert repart sur les réticences du Vietnam à opter pour la voie d'un conflit ouvert avec son voisin, ce qui impliquerait inévitablement d'autres pays, et qui a longtemps voulu croire à une résolution du conflit en comptant "soit que Pol Pot devienne raisonnable soit que des éléments plus modérés dans les rangs de son parti l'écartent du pouvoir". L'audience est suspendue. L'interrogatoire de Nayan Chanda se termine demain, et nul ne sait si l'expert américain Craig Etcheson pourra mercredi reprendre sa place à la barre et continuer à déposer.

Duch à son procès : "Pol Pot a été le père du meurtre du Cambodge"

L'audience de mardi 26 mai aura été marquée par une sortie de l'accusé Duch visant notamment à expliquer que le conflit personnel entre le secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Le Duan, et le Frère numéro 1, Pol Pot, a dégénéré en boucherie. Le journaliste indien Nayan Chanda, spécialiste des questions politiques de l'Indochine, a quant à lui terminé sa déposition, non sans rappeler les espoirs douchés du Vietnam vis-à-vis de ses camarades khmers rouges. Craig Etcheson a pu, à sa suite, reprendre place à la barre, encore une fois davantage pour la forme...

Le sort des "Khmers Hanoï"
Il y eut des visites, a rappelé Nayan Chanda, en 1975 et 1976, de responsables vietnamiens au Cambodge, autant de tentatives de négociations qui échouèrent toutes. Tout au plus, se souvient l'expert indien, des accords locaux ont été passés les mois suivant la victoire des Khmers rouges en avril 1975, qui ont permis des rapatriements forcés au Cambodge par les autorités vietnamiennes de certains ressortissants khmers qui s'étaient réfugiés sur leur sol, et qui s'effectuaient dans certains cas sur la base d'une personne échangée contre une tête de bétail.

Nayan Chanda donne alors en lecture un passage pertinent sur cette question, tiré du livre "S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges", de David Chandler : "Il écrit que l'accusé a pu mettre au point une conception très sophistiquée de la trahison, entre 1972 et 1973. Il y est question de chaînes de traîtres, d'une opération secrète qui fut alors mise en œuvre par les Khmers rouges pour purger ceux qu'on appelait 'les Khmers Hanoï', ceux qui étaient revenus en 1970 après des années d'exil au Nord Vietnam pour y aider la révolution. En 1973, des centaines d'entre eux furent arrêtés et assassinés dans le plus grand secret, après que les Vietnamiens eurent retiré le plus gros de leurs troupes du Cambodge. Certains réussirent à fuir au Vietnam, après leur détention, d'autres furent arrêtés après avril 1975, beaucoup furent arrêtés dans la Zone spéciale. L'aspect furtif et impitoyable de cette campagne d'épuration répondait peut-être au style administratif naissant spécifique à Duch. Cette campagne laissait déjà présager du mode opératoire de S-21."

Les espoirs déçus du Vietnam
Avant qu'un conflit ouvert n'éclate entre le Cambodge et le Vietnam, ce dernier a longtemps cru pouvoir compter sur des amitiés dans les rangs des Khmers rouges avant de se dessiller peu à peu. Le journaliste indien revient ainsi sur une "alliance tactique entre le parti communiste vietnamien et le parti communiste cambodgien en 1974". "A l'époque, poursuit-il, il était manifeste que les Etats-Unis allaient se retirer de la région et que les Khmers rouges pourraient effectivement prendre le pouvoir au Cambodge. A ce moment-là, les Vietnamiens étaient prêts à aider les Khmers rouges. Le 17 avril 1975, la victoire des Khmers rouges a été rendue possible grâce à l'apport considérable d'armes et de formations fournies par les Vietnamiens aux Khmers rouges fin 1974. Les Chinois n'avaient pas alors été en mesure d'apporter une telle assistance car ils n'avaient pas de moyens à leur disposition. [...] C'est donc le Parti communiste vietnamien qui a procuré une aide très précieuse aux Khmers rouges pour leur permettre d'accéder à la victoire en 1975. Il y a donc quelque part une aberration dans ce qui est par ailleurs une relation fondamentalement conflictuelle. J'ai le sentiment que les Vietnamiens espéraient, en aidant ainsi les Khmers rouges, qu'ils pourraient les gagner à leur propre façon de voir les choses mais leur calcul était erroné comme on s'en est ensuite rendu compte. Dès que la victoire fut remportée, les Khmers rouges ont déclaré l'avoir acquise tout seuls, sans la moindre aide étrangère. [...] Le Vietnam a aussitôt compris qu'aucune gratitude n'était à attendre de la part des Khmers rouges."

Une mauvaise interprétation en effet de la situation par les Vietnamiens qui semblaient penser qu'ils comptaient plus d'amis qu'ils n'en avaient dans les rangs révolutionnaires khmers rouges, ajoute l'expert. "J'ai dernièrement lu un travail de recherche rédigé par un Russe concernant les relations Cambodge/Vietnam et effectué sur la base de matériaux diplomatiques soviétiques récemment rendus publics. L'auteur écrit que Nuon Chea [ex-Frère numéro 2 et mis en examen par le tribunal] était la personne désignée par Pol Pot pour aller demander de l'aide au Vietnam à la veille de la chute de Phnom Penh. Il était le Monsieur Vietnam du parti... [...] Jusqu'en 1978, les Vietnamiens ont pensé que Nuon Chea était un modéré et un ami du Vietnam !"

Cependant, dès la fin 1977, estime Nayan Chanda, "le Vietnam semblait avoir compris qu'il ne s'agissait pas d'une question de malentendu pas plus qu'il ne s'agissait de résoudre certains différends territoriaux mais que le conflit avec le Cambodge relevait d'une question ayant trait à la politique des Khmers rouges envers le Vietnam. Le problème devait ainsi trouver sa solution sous la forme d'un changement de politique à Phnom Penh ou en changeant les personnes ayant le pouvoir à Phnom Penh. En d'autres termes, s'il y avait des changements à l'intérieur du Parti communiste du Kampuchea [PCK], très bien, mais si tel n'était pas le cas, pour assurer la paix et la stabilité, il fallait alors prendre Phnom Penh."

Duch : le conflit personnel entre Le Duan et Pol Pot a fait couler le sang
Quand vient le tour de l'avocat international de Duch d'interroger Nayan Chanda, il demande à ce que l'accusé puisse tout d'abord réagir à ce qui a été dit par l'expert. Et Duch se lance alors dans une longue tirade, dans laquelle, notamment, il éreinte le Frère numéro 1 :

"Cela faisait partie de la mise en œuvre de la théorie de Hô Chi Minh, qui a avancé que la seule cause principale était la lutte contre les Français. Par conséquent, il ne devait y avoir qu'un seul parti au pouvoir, le Parti communiste d'Indochine : un parti, un soldat, un gouvernement et un pays, à savoir la Fédération indochinoise. Ceci était sa théorie. C'était la source de la vie et de la mort, de l'hostilité entre Le Duan et Pol Pot. Le Duan était secrétaire du Parti travailliste du Vietnam qui est devenu ultérieurement le Parti communiste vietnamien. [...] Le conflit entre ces deux hommes était un conflit mortel, et de longue durée, qui a débuté dès 1954. Le Duan se considérait comme le père de l'Indochine même s'il y a eu une Conférence de Genève. Tous deux ont essayé de se renverser l'un l'autre. [...] Bien que le conflit armé existait, Le Duan souhaitait que Pol Pot le suive... [...] Le conflit a conduit au conflit armé ouvert en 1978 dont la communauté internationale a été informée le 31 décembre 1978. Je souhaite dire que Pol Pot et Le Duan étaient en proie à un conflit personnel. Chacun avait son propre parti, disposait de ses propres soldats, et cela a résulté en un bain de sang et a eu un impact désastreux sur la vie de la population civile. Ce que je dis n'est pas que Pol Pot était un grand patriote du pays mais qu'il était un assassin. Il a été le père du meurtre du Cambodge. [...] Je maintiens donc ma position à savoir qu'il s'agissait d'un conflit entre Pol Pot et la Fédération indochinoise qui se trouvait à la source du conflit dans lequel Pol Pot était un assassin. Plus d'un million de personnes y ont perdu la vie ! Et dans ce cadre-là, à S-21, mes mains ont été entachées du sang des personnes qui y ont perdu la vie... Je ne nie pas ma responsabilité concernant ce crime. Je souhaite cependant montrer que [...] le sang vietnamien et cambodgien a coulé et coulé à cause du conflit entre ces deux personnes."  

L'enjeu de la convocation de Nayan Chanda, selon Me Roux
Me Roux, plutôt que d'interroger l'expert, lui explique que sa présence prend tout son sens à la lumière de la volonté du bureau des co-procureurs d'essayer de démontrer et d'obtenir de la Chambre de première instance une décision disant que [et se référant au réquisitoire définitif des co-procureurs établi à la fin de l'instruction] 'les preuves figurant au dossier [...] démontrent qu'un conflit armé international existait entre les forces armées kampuchéennes et vietnamiennes d'avril 1975 au 6 janvier 1979'. Cette question, qui est non seulement politique mais aussi juridique, pourrait avoir des incidences puisque, à partir du moment où un conflit armé aurait existé depuis avril 1975, cela signifierait que tous les prisonniers vietnamiens envoyés dès cette date à S-21 ont été victimes de crimes de guerre : voilà l'enjeu de la question ! Ce qui n'a pas grand intérêt pour Duch, puisqu'il a toujours admis avoir su à partir de septembre 1977 qu'il y avait un conflit ouvert entre le Cambodge et le Vietnam et donc admis que, au moins pendant toute l'année 1978, les prisonniers vietnamiens qui sont venus ont bien été victimes de crimes de guerre sous sa responsabilité. [...] La querelle n'a pas de grande incidence sur la culpabilité de Duch par contre, j'ai attiré l'attention de la Chambre sur la responsabilité que les co-procureurs voulaient faire prendre à la justice pénale internationale. C'est-à-dire que, jusqu'à présent, on a toujours entendu la thèse officielle selon laquelle le conflit armé international avait démarré à partir du 31 décembre 1977, date de la rupture des relations diplomatiques, et les co-procureurs demandent à la Chambre de prendre la lourde décision de contredire, par une décision de justice, cette date. [...] Les co-procureurs vous ont fait venir pour tenter de vous voir confirmer cette simple phrase : un conflit armé international existait entre les forces armées kampuchéennes et vietnamiennes d'avril 1975 au 6 janvier 1979. Je constate que vous n'avez pas confirmé cette phrase. Je constate au contraire que vous avez indiqué qu'il y a eu de nombreuses escarmouches, d'engagements ponctuels des armées et vous avez dit 'j'ai le sentiment qu'à la fin de 1977, les Vietnamiens avaient conclu qu'il ne s'agissait pas d'un malentendu'. Vous avez également dit hier [lundi 25 mai 2009] que, jusqu'à la fin 1977, le gouvernement vietnamien avait essayé d'empêcher que le conflit ne dégénère. Est-ce que j'ai bien entendu, M. l'expert ?"

Nayan Chanda confirme mais s'interroge : "Cependant, je ne suis pas juriste. Je ne sais pas comment on définit la guerre en droit, cela doit-il être déclaré ? Est-ce que la guerre peut exister sans qu'il y ait déclaration ? S'il n'est pas nécessaire d'avoir une déclaration alors les deux pays étaient en guerre depuis 1975. Si cela est nécessaire, alors la guerre n'a effectivement commencé que le 31 décembre 1977".

Ainsi se terminent les questions posées à l'ancien correspondant de la Far Eastern Economic Review, qui, l'après-midi, cède sa place à Craig Etcheson dont l'interrogatoire, interrompu jeudi 21 mai, reprend.

Reprise de l'interrogatoire de Craig Etcheson sur un air de "déjà vu"
Le co-procureur international Alex Bates reprend alors là où il s'était arrêté, et entreprend à nouveau la lecture fastidieuse, en raison de difficultés de traduction, d'un compte-rendu de réunion à laquelle participait Duch et au cours de laquelle S-21 et les divisions sont enjointes à collaborer pour la mise en œuvre de la politique de purges. Il y a comme un air de "déjà vu" et les problèmes de traductions noient la démonstration du co-procureur que l'on croyait déjà faite le 21 mai...  

Alex Bates veut ensuite interroger l'expert américain sur neuf lettres de Sou Meth, l'ancien commandant de la 502e division de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea, adressées à Duch entre avril et octobre 1977. Et il est stoppé dans son élan par Me Roux, sur la même base d'arguments que l'avocat de Duch avait déployés le mercredi précédent [le 20 mai] et qui avait déjà bloqué les débats et donné lieu à une décision de la Chambre le lendemain [le 21 mai], visiblement partielle puisque le débat persiste. Le co-procureur qualifie "d'absurdité" l'objection de la défense et rappelle que "toutes les preuves sont libres et qu'une fois présentées, elles peuvent être évaluées pour leur valeur". Les avocats des parties civiles, tour à tour, le rejoignent. Ce qui conduit Me Roux à faire observer qu'à chaque fois que la défense fait une objection, "elle n'a pas seulement un mais de nombreux contradicteurs". "Je finis par me demander où est l'égalité des armes dans ce procès ?" Il explique à nouveau. Ce n'est pas la nature des documents qui le dérange, et son client est d'ailleurs tout à fait prêt à les commenter. Ce qui lui pose problème, c'est que soient soumis à Craig Etcheson des documents dont il a pris connaissance après juillet 2007, soit le début de la procédure d'instruction contre Duch, l'expert étant employé comme fonctionnaire au Bureau des co-procureurs et pouvant donc pécher dans son témoignage par manque de partialité. Enfin, Me Roux s'interroge sur le fait que les co-procureurs n'aient pas fait convoquer Sou Meth devant les juges d'instruction ou devant cette Chambre pour le confronter à Duch... Un quiproquo semble s'installer sur le fond de l'objection de la défense. Le juge Lavergne propose alors comme arrangement que les réponses de l'expert soient prises avec circonspection, compte tenu de sa position actuelle.

Encore une fois, on n'aura peu entendu la voix de Craig Etcheson. Le mot de la fin revient à un co-avocat cambodgien des parties civiles, Me Hong Kim Suon : "Nous avons déjà perdu beaucoup de temps de manière peu sage. [...] Relancer le même débat, c'est rouvrir la même boîte de Pandore. J'ai l'impression qu'on est en train de tourner en rond" ! Et le président ajourne l'audience...

Les purges, résultat de la paranoïa d'un régime... et d'une méthodologie mise au point par Duch ?

Alors que son co-avocat international a suggéré que ce procès puisse faire de son client un "bouc-émissaire", Duch s'est de nouveau réfugié, mercredi 27 mai, derrière l'exigence d'une communication verticale qui ne faisait de lui qu'un simple exécutant des ordres de ses supérieurs sous le régime khmer rouge. L'expert américain Craig Etcheson, qui a enfin pu déposer l'après-midi, a néanmoins apporté d'autres éléments qui nuancent nettement cette position et, au contraire, ne dégagent pas l'accusé de ses responsabilités.

Toute communication passait par l'échelon supérieur
Quand le co-procureur international Alex Bates tente d'établir si Duch et Sou Meth, l'ancien commandant de la 502e division de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea - dont il a produit la veille neuf lettres adressées par ce dernier à l'accusé - communiquaient directement, Duch répond invariablement que toute communication, selon le principe de la verticalité absolue qui prévalait sous le régime khmer rouge, devait obligatoirement passer par les échelons supérieurs, et dans ce cas, par Son Sen, chef de l'état-major de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea et vice-Premier ministre en charge de la sécurité nationale. Duch envoyait des listes de noms de personnes susceptibles d'être arrêtées à Sou Meth qui en référait à Son Sen, lequel, sur la base de leurs conversations, décidaient des noms à retenir. Cependant, si ces documents transitaient systématiquement par la hiérarchie, la règle voulait que les noms des hauts responsables soient dissimulés, sous le nom de "Frère respecté" ou encore de "l'Angkar", en l'occurence Son Sen, puis Frère numéro 2, Nuon Chea.

Me Roux, le co-avocat de Duch, intervient alors pour faire observer à son collègue de l'accusation que sa dernière question est répétitive, et l'invite à mieux écouter les réponses données par l'accusé. Il lui assène que Duch en sait plus que lui et ferait un meilleur procureur contre lui-même qu'Alex Bates. Le président acquiesce et invite l'accusé à garder le silence. "Merci pour vos aimables encouragements !", lui répond le co-procureur international, avant de poursuivre son interrogatoire de l'accusé.  

Peu après, le juge Lavergne demande à Duch pourquoi dissimuler dans ces documents, confidentiels, les noms des hauts responsables, alors que le destinataire unique n'ignorait rien de leur identité et que les risques de fuite semblaient inexistants. L'accusé explique ce modus operandi, qui équivalait également à une marque de respect envers les supérieurs, mais ne répond pas à la question qui lui est pourtant répétée jusqu'à ce que le juge français déclare forfait.

Si Duch admet que la façon dont il faisait rapport à Son Sen pouvait avoir une influence sur les décisions qu'il prenait - il a précisé plus tôt s'entretenir avec Son Sen par téléphone tous les deux ou trois jours, si ce n'est tous les soirs - il insiste à nouveau sur le fait qu'il était celui qui devait répondre aux questions de ses supérieurs et ne faisait, au bout du compte, que recevoir leurs instructions.

Duch est-il un bouc-émissaire ?
Me Roux récidive, en écho à sa sortie en fin de journée, la veille, mardi 26 mai : "Je note que nous avons passé toute la matinée à interroger Duch sur des lettres qu'il a reçues de Sou Meth. Or il n'y a point [pour contrebalancer] de lettres de Duch à Sou Meth et Sou Meth n'a pas été convoqué pour être interrogé. Pourquoi Duch est-il ici aujourd'hui tout seul ? Est-ce que Duch n'est pas un bouc-émissaire ? Je vous laisse avec cette question !" Ce fut aussi une nouvelle matinée sans entendre l'expert Craig Etcheson que le président remercie pour sa "patience"...

Des ministères qui n'en ont que le nom
L'universitaire américain, dont l'interrogatoire reprend l'après-midi, explique que "le Comité central du Parti communiste du Kampuchea [PCK] était l'organe suprême doté des responsabilités, mais ceci était la théorie plutôt que la pratique car le pouvoir et l'autorité réelle résidaient au sein du Comité permanent du comité central". Il évoque ensuite les ministères du gouvernement du Kampuchea démocratique qui n'en étaient que de façade, ressemblant "davantage à un comité du parti élargi auquel on donnait une autorité pour s'occuper d'un domaine spécifique dans la politique". Ainsi dépourvues des caractéristiques des ministères tels qu'il existent dans un Etat moderne, ces structures se résumaient à "des membres du parti à qui l'on confiait des responsabilités dans un domaine particulier de la politique".  

S-21 sans pareil dans le Kampuchea démocratique
Craig Etcheson est revenu sur la "nature unique" de S-21 en comparaison des autres centres de sécurité du Kampuchea démocratique. Et il énumère les raisons de cette spécificité : "S-21 était le centre de sécurité désigné pour procéder à l'écrasement des personnes à l'échelon central du Kampuchea démocratique et au sein de l'appareil du PCK [...]. S-21 était ainsi le seul bureau de sécurité du Kampuchea démocratique qui disposait de l'autorité de détenir, de torturer et d'exécuter des individus venant de l'ensemble du territoire du Kampuchea démocratique. [...] Dans le cadre de mes travaux de recherche sur ces questions menés au cours des trente dernières années, j'ai pu observer qu'au niveau de l'échelon des districts, la taille du personnel d'un centre de sécurité type était de 10 à 15 personnes, la dotation de personnel au niveau de l'échelon du secteur était un peu plus importante - de 20 à 30 personnes - et au niveau de la zone, les effectifs des centres de sécurité pouvaient monter jusqu'à 50 personnes, voire plus. Selon le document 'Statistiques combinées des forces armées en date de mars 1977', S-21 figurait dans une catégorie unique en termes d'effectifs. On peut ainsi y lire qu'en mars 1977, S-21 comptait 2 327 personnes y travaillant. Ceci indique, à mon avis, que S-21 était effectivement un organe unique au sein du Kampuchea démocratique."

Entre paranoïa d'un régime et zèle de ses cadres
Quelques problèmes de traduction et de clarification de terminologie plus tard, Craig Etcheson, interrogé sur les raisons d'importantes purges conduites au sein du ministère de l'Economie, qualifie la question d'épineuse mais au "cœur de ce sur quoi doit statuer cette Chambre" : "D'un côté, on peut dire que les purges menées au sein du ministère de l'Economie ont été le résultat de la paranoïa du Comité permanent du PCK ; de l'autre, on peut dire que ces purges ont été le résultat de la méthode utilisée pour chasser les ennemis, une méthodologie ayant été développée par l'accusé. C'est peut-être un peu de ces deux ingrédients qui ont joué un rôle."

Sur la question des purges constantes qui sévissaient au sein de toutes les structures et à travers tout le pays, il ajoute plus tard : "Etant donné une direction changeant constamment et un degré d'incertitude très élevé, on pourrait s'attendre qu'il existe un degré significatif de dysfonctionnement opérationnel. Pour être plus clair, il était très difficile de savoir ce qui se passait et les gens avaient très peur. Tout ceci étant dit, le PCK a établi comme priorité l'obéissance et la discipline ainsi que la stricte mise en œuvre de la ligne du parti telle que définie par l'organe suprême du parti. Ainsi j'avancerai que, dans la plupart des endroits, la plupart du temps, les cadres faisaient de leur mieux pour mettre en œuvre la ligne du parti, en tout cas dans la mesure où ils pouvaient en comprendre la teneur."

Les limites de la supervision de Son Sen
"Je rappelle que Son Sen était membre du comité permanent du PCK, qu'il était vice-Premier ministre chargé de la défense nationale, qu'il était chef de l'état-major de l'ARK, donc qu'il était investi de nombreuses responsabilités, commente Craig Etcheson. Ce devait être un homme extrêmement occupé. Aujourd'hui, l'accusé nous a dit : 'mon supérieur vérifiait les interrogatoires des personnes importantes'. Ceci est parfaitement plausible. Son Sen, responsable de la sécurité intérieure, se serait assez légitimement intéressé à l'interrogatoire de certains prisonniers importants et aurait veillé à leur élimination ensuite. Toutefois, à l'examen de la liste compilée des prisonniers de S-21, dressée par le bureau des co-procureurs, on constate que nombre d'individus qui sont passés par les rouages de S-21 ne sauraient être considérés comme des prisonniers dits importants au vu de leurs responsabilités ou de leur rang dans la hiérarchie. Par exemple, au ministère de l'Action sociale, de nombreuses paysannes, illettrées, avaient eu quelques heures de formation pour apprendre à faire des injections avant d'être qualifiées d'infirmières et placées dans des hôpitaux. Un nombre important d'entre elles ont atterri dans les chambres de torture de S-21 sur la foi d'accusations les taxant d'une appartenance à la CIA ou au KGB. Il me semble difficile de croire qu'une personne ayant des responsabilités au plan national aussi lourdes que celles de Son Sen consacrerait du temps à l'interrogatoire ou l'exécution de ce genre de personnel..."

Les communications passaient obligatoirement par Son Sen : une affirmation, convient l'expert avant que l'audience ne soit levée, qui ne s'appuie que sur la base de la parole de l'accusé et reflète une déduction faite à l'aune du fonctionnement organisationnel du régime khmer rouge, mais n'est étayée par aucun document.

Les co-juges d'instruction devant les journalistes
A la pause-déjeuner, comme le veut une nouvelle tradition de communication au tribunal, ce sont les co-juges d'instruction qui ont donné une conférence de presse. Ils ont annoncé, outre avoir déjà interrogé 453 témoins et 61 parties civiles dans le cadre du dossier 2, s'être fixé comme objectif de boucler la phase d'investigation du dossier 2 à la fin de l'année 2009. Un objectif "ambitieux", n'a pas manqué de souligner le juge Marcel Lemonde. S'ensuivra alors une série "d'étapes procédurales incontournables qui ne dépendent pas de la volonté des juges d'instruction". Les parties peuvent en effet ne pas accepter cette investigation, demander des investigations supplémentaires susceptibles d'appels en cas de refus des juges. "Ce n'est qu'une fois que cette procédure de demande d'actes sera terminée que nous pourrons clôturer l'instruction et prendre une décision de renvoi." Pour l'heure, les quatre mis en examen (Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirith et Khieu Samphan) continuent de se prévaloir de leur droit au silence, ont précisé les juges. Quant à savoir s'il y aura une disjonction de leurs dossiers, les juges n'ont pas encore tranché la question, disant devoir composer entre la nécessité d'arriver au plus vite à un procès et le respect des droits des parties, notamment de la défense, et par conséquent devoir peser les avantages et les inconvénients d'une telle décision. A venir également la décision de retenir ou non comme forme de responsabilité pénale l'entreprise criminelle commune. Les argumentations des différentes parties à ce sujet ont d'ailleurs été postées sur le site des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Pour conclure, le juge Lemonde a rappelé que si, d'une manière générale, on entendait beaucoup parler ici et là de corruption et d'interférences dans le tribunal, il était venu ici faire un travail de juge et à ce jour a toujours pu le faire. "J'ai déjà dit que le jour où je ne pourrais plus le faire, je partirai, et je le répète ! Comme dit le poète français Boileau : 'La critique est aisée mais l'art est difficile'" A bon entendeur, salut !

Duch avoue ne pas avoir voulu voir ou entendre l'horreur, orchestrée sous sa responsabilité

Les juges, au cours de l'audience de mercredi 17 juin, ont interrogé Duch sur la mise en œuvre de la politique d'écrasement. Sur ce chapitre, l'accusé affirme disposer de peu d'informations de première main, avouant avoir su mais avoir préféré tourner le dos à ce travail d'exécutions. Ce qu'il explique dans une longue tirade en fin de journée, en ne remettant pas en cause sa responsabilité mais en la replaçant dans le système alors en place sous les Khmers rouges et à la lumière de la ligne du Parti communiste du Kampuchea qui a, selon lui, transformé des personnes formées ou éduquées, comme lui, en criminels.

Eviter d'assister aux scènes d'horreur
La décision d'écraser les détenus ne lui revenait pas mais émanait de l'état-major, explique Duch au juge Thou Mony. Cependant, conformément à la ligne du parti, il ne fallait pas tuer les prisonniers avant qu'ils aient fini de rédiger des aveux complets. Ainsi, son adjoint Hor lui soumettait les noms de ceux qui étaient allés au bout de leurs confessions et Duch prenait la décision de les envoyer à la mort. Quand le juge lui demande s'il a prodigué à son personnel une formation pour leur apprendre à tuer, l'accusé récite un proverbe cambodgien : "Il n'y a pas besoin d'apprendre à un crocodile à nager, il sait" !

Appelé à donner plus de détails sur les exécutions, Duch déclare : "J'essayais d'éviter d'assister à ces scènes, je ne regardais pas". Il sait cependant qu'un enfant a été tué - on lui a fracassé la tête contre un arbre - et son cas n'est sans doute pas une exception, concède-t-il. En décembre 1978, face à un déferlement de nouveaux prisonniers envoyés à S-21, Oncle Nuon, dit Frère Numéro 2, donne l'ordre de ne pas les interroger mais de les exécuter directement pour éviter une surpopulation carcérale, rapporte-t-il.

A S-21, six détenus seront épargnés, cinq artistes et un dentiste, ainsi qu'une quinzaine de personnes à qui il avait été assigné des tâches : "Je vois ici Chum Mey [mécanicien, partie civile] dans le prétoire, c'est l'une d'elles". Et Duch d'ajouter qu'elles pouvaient à tout moment être envoyées à l'exécution si les supérieurs en donnaient l'ordre. "Pouviez-vous épargner des détenus ?", l'interroge Thou Mony. "A S-21, et sans doute dans les autres centres de sécurité, répond Duch, les comités directeurs pouvaient prendre la décision de garder des détenus pour qu'ils travaillent au centre. Mais nous conservions le droit de vie ou de mort sur eux. Et nous devions justifier auprès de nos supérieurs pourquoi nous les gardions."

Des cadavres d'enfants ont été enterrés à S-21 et dans son voisinage, ainsi qu'à Choeung Ek, ce qu'il n'a pas vu de ses yeux, affirme-t-il. Quant au sort réservé aux bébés amenés avec leurs mères, ce fut d'être tués "silencieusement". Là encore, Duch répète ne pas avoir assisté à de telles scènes, et ignore le nombre d'entre eux à avoir été tués. L'enterrement des cadavres était la règle, selon lui, à l'exception de ceux des Occidentaux, qui faisait l'objet d'une crémation, suivant un ordre donné par Pol Pot et transmis par Oncle Nuon, qui les a appelés devant Duch "les gens au long nez". Il fallait qu'il ne reste rien de leurs dépouilles.

Le transfert des exécutions à Choeung Ek
Duch décide de son propre chef que les exécutions soient menées en périphérie de Phnom Penh, à Choeung Ek, et non plus à S-21. Une initiative dont il ne fera qu'informer ses supérieurs. Les personnes exécutées à l'intérieur de S-21 ou dans la zone jouxtant le centre de sécurité, il y en a eu beaucoup, reconnaît-il. "J'avais peur des épidémies. Les exécutions et l'enterrement des corps à S-21 commençaient à poser problème tant leur nombre augmentait. La situation devenait telle que nous n'aurions pas pu éviter des épidémies", explique-t-il. Une décision qu'il prend à un moment où des vagues d'arrestations massives ont lieu, fin décembre 1976-début janvier 1977, et qui répond à des inquiétudes sanitaires, alimentaires et sécuritaires.

Pour emmener à Choeung Ek les prisonniers sans qu'ils se doutent qu'ils avaient rendez-vous avec la mort, "on leur disait, en général, qu'ils étaient transférés dans une nouvelle maison afin qu'ils soient moins agités et ne fassent pas de bruit". "Cela dit, ils avaient les mains attachées dans le dos et les yeux bandés et n'auraient pas pu s'enfuir." De ce qu'il sait car, là encore, il n'a rien vu. "Je ne me suis rendu qu'une seule fois à Choeung Ek. [...] Et je ne me suis pas approché du bord des fosses communes. Ma visite a été très courte." Il la compare d'ailleurs à la visite tout aussi éclair conduite à S-21 par son supérieur Son Sen. Et il ajoute n'avoir pas jugé utile d'y retourner. Il ignore ainsi combien de fosses ont été creusées là-bas mais dit savoir que l'on y exécutait les prisonniers un par un. Certes, admet-il, il aurait pu poser des questions au personnel attaché à Choeung Ek pour en savoir davantage, ou plutôt à son adjoint Hor, mais il ne l'a jamais fait.

Des bourreaux expérimentés
Qui opérait à Choeung Ek ? Selon la terminologie communiste de l'époque, détaille l'accusé, il s'agissait d'une "unité spéciale", dont le principal rôle était de jouer les bourreaux. "Cependant, l'unité en elle-même n'était pas responsable de ces crimes. J'étais pour ainsi dire le père de cette unité." Les membres de cette unité combattante, dotés de "bonnes biographies", avaient été transférés à S-21 et étaient reconnus pour être aguerris en matière d'arrestations - ne laissant jamais la possibilité à leurs victimes de leur résister - et pour être prédisposés à tuer, souligne Duch, ajoutant avoir recruté certains d'entre eux pour compléter son équipe d'interrogateurs. Ceux d'entre eux qui avaient été désignés comme exécutants des basses œuvres étaient exempts de toute sanction, reconnaît-il par ailleurs. Duch dit ne pas avoir été en contact avec eux, ni avoir cherché à l'être, et ne nie pas qu'il suscitait chez eux de la peur.  

La pratique de photographier certains cadavres
Outre ceux des détenus soumis à des expérimentations médicales ou prélèvements de sang entraînant la mort, la méthode d'exécution suivie était d'égorger puis, marquant un retour à ce qui se faisait à l'ancien centre de sécurité que Duch dirigeait, M13, d'assommer les ennemis par un coup de bambou asséné derrière la nuque. Au juge Lavergne qui le questionne, l'accusé fait valoir que si on parlait de méthode, au bout du compte, "on n'employait n'importe quelle méthode pour tuer quelqu'un. [...] Ce qui comptait, c'est que la personne soit bel et bien morte". Et pour prouver que certains détenus, jugés importants, étaient bien passés de vie à trépas, leurs cadavres étaient photographiés, les clichés étant envoyés à l'échelon supérieur qui les réclamait, ajoute Duch. Sur certaines de ces photos, on voit que non seulement leur jugulaire a été tranchée mais qu'ils ont aussi été éviscérés, comme ce fut le cas de Nath, l'ancien directeur de S-21, et de Vorn Vet, l'ancien ministre khmer rouge de l'Industrie, relève-t-il. "J'ai été très choqué [par ces photos], mes supérieurs aussi." Des photos de cadavres de détenus "pas très importants" étaient également prises, cette fois-ci à l'initiative de membres du personnel de S-21, soucieux de témoigner leur loyauté envers le parti en montrant qu'ils n'avaient pas laissé s'échapper les prisonniers sous leur responsabilité. Une manière aussi pour eux de se protéger. Si Duch a examiné chacune des photos de détenus prises à leur arrivée à S-21 - avec un matricule accolé à leur poitrine -, avant de les envoyer à ses supérieurs, il assure n'avoir jamais regardé celles des cadavres.

Quand le juge Lavergne lit un extrait de témoignage, versé au dossier, selon lequel des cendres humaines auraient servi d'engrais, Duch dit ne pas croire que cela ait pu être le cas, peu de cadavres ayant été de toute façon incinérés selon lui.

La fin de S-21
Les derniers jours de S-21, début janvier 1979, Duch a reçu l'ordre de Nuon Chea d'emmener à Choeung Ek tous les prisonniers. Il réussit seulement à épargner quatre soldats de l'unité Y8 pour pouvoir les interroger. "J'avais peur, je me disais que mon tour allait venir. J'étais mal à l'aise et n'arrivais pas à travailler. [...] En fait, cet ordre ne visait pas à faire de la place pour l'arrivée d'autres prisonniers comme je le pensais." Effectivement, comprendra-t-il plus tard, les dirigeants du régime voulaient se débarrasser de tous les détenus de S-21 car ils semblaient croire à une défaite prochaine face aux Vietnamiens. Mais, semble-t-il surpris par l'avancée rapide des troupes ennemies, Nuon Chea et Pol Pot ne prennent aucune mesure préparatoire de retraite. Duch reçoit seulement l'ordre de faire exécuter les quatre membres de l'unité Y8 et de vider les lieux. Dans sa fuite précipitée, il en oublie les personnes qu'il laisse derrière lui à S-21, notamment celles qu'il avait gardées pour le servir ainsi que les cinq artistes que Pol Pot avait maintenu en vie afin qu'ils construisent un monument à sa gloire au sommet du Wat Phnom, à Phnom Penh.

Se protéger, ne pas voir la réalité
Le juge Lavergne synthétise alors avec efficacité la position de Duch : "De ce que vous avez dit au cours de ces dernières journées d'audience, il ressort que vous n'aviez aucune volonté de visiter les lieux de détention, que vous ne vouliez ni voir ni entendre les prisonniers, qu'ils soient interrogés ou torturés, et ni le désir de les voir être exécutés, de connaître les méthodes et les lieux où ils étaient exécutés, sauf si vous y étiez contraint, par un ordre de vos supérieurs..." "Vous avez bien compris", commente l'accusé. "Et cette absence de volonté était-elle pour vous protéger vous-même, vous protéger d'une réalité qui vous dérangeait ou d'une situation inconfortable ?" "Tout cela est vrai."

"La ligne du parti a fait des éduqués des criminels"
Quand le magistrat lui demande alors si son travail se résumait à un simple exercice mathématique et à assurer la qualité des confessions, Duch se lance dans un long exposé : "Oui, j'étais très impliqué dans le travail relatif aux aveux. J'ai essayé de faire de mon mieux, jour et nuit, sans relâche. Mais pendant cette période, j'ai essayé d'éviter les lieux qui pouvaient m'affecter sur le plan émotif. Je savais que des actes criminels étaient commis mais j'essayais de me réconforter. Ce gouvernement [khmer rouge] est responsable aux yeux de l'Histoire. Moi, j'étais un agent de la police et, en tant que tel, je devais m'acquitter de ma tâche. J'avais peur, j'étais choqué, j'étais ému mais il y avait un sentiment profond qui me faisait continuer à aller de l'avant. Toutefois, si je regarde ce passé aujourd'hui, et ayant relu les annotations que j'ai portées sur les confessions, je constate que ce que j'ai fait est encore plus criminel que les actes commis par l'unité spéciale qui emmenait les prisonniers à Choeung Ek pour y être exécutés et ce sur ordre de leurs supérieurs. Quant à moi, j'ai annoté de ma main des aveux, j'ai établi et envoyé des rapports à mes supérieurs. J'ai essayé d'être très objectif dans ces annotations destinées à mes supérieurs qui y ajoutaient foi dans la mesure où cela conduisait à d'autres arrestations. C'est pourquoi je suis responsable des crimes commis à S-21 et que je suis plus responsable que d'autres [...]. Mais les documents décrivant la ligne du parti que j'utilisais pour assurer la formation du personnel étaient d'une nature plus criminelle encore que mes annotations des aveux. Pourquoi ? Parce que la ligne du parti telle que diffusée représentait une véritable pression sur les personnes formées ou éduquées et que c'est cette ligne du parti qui a fait de ces gens des criminels ou des personnes cruelles. Pour conclure, si vous regardez aujourd'hui une photo de moi à l'époque, j'y apparais fier du travail que je faisais, qui était de maintenir fermement la position de classe. Mais, avec le recul et après analyse, je dirais que j'ai honte. C'est choquant, et on ne peut éprouver que de la honte à se voir représenté ainsi en photo, à être responsable de la mort de plus de 10 000 personnes. [...] Je suis ému à l'idée que plus d'un million de Cambodgiens sont morts. [...] Je suis émotionnellement responsable de la mort de plus d'un million de personnes et suis responsable de ces actes commis et ce, jusqu'à la fin de mes jours." Duch semble submergé par l'émotion et demande au président d'en rester là.

Malheureusement, le président Nil Nonn ne juge pas bon de clore ici l'audience. Et il pose à l'accusé une question dont la réponse, il le sait, implique que Duch évoque à nouveau le professeur Phung Ton, ce qui, la veille, lui avait arraché des sanglots. "Si j'avais su qu'il [Phung Ton] était là [à S-21], je lui aurais porté assistance même s'il devait plus tard être écrasé. Si j'avais su, je lui aurais porté assistance", répète-t-il, défait, assurant ne pas avoir trahi l'âme de son professeur. Et Duch ajoute que Phung Ton, dont l'épouse et la fille se sont constituées parties civiles à son procès, est "sans doute" mort de faim ou de maladie, qu'il n'a "pas été torturé", et que son cadavre a "probablement" été enterré dans l'enceinte de S-21. Comme s'il cherchait à offrir quelques paroles apaisantes à ces deux femmes. 

Jeudi étant un jour férié, l'audience reprendra lundi 22 juin. Ce sera au tour des co-procureurs puis des avocats des parties civiles d'interroger Duch sur le fonctionnement de S-21 et de Choeung Ek.

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Élections 2003: [...] «Ma femme et moi-même avons perdu toute notre famille sous le régime des Khmers rouges. Sam Rainsy déclare qu'il n'oubliera jamais les patriotes résistants (khmers rouges) qui ont protégé le territoire national au péril de leur vie. Je comprends donc que tous les Cambodgiens qui ont été massacrés par les Khmers rouges n'étaient pas des patriotes», écrivait Yim Voeunthan dans une lettre de lecteur au quotidien francophone Cambodge Soir [...] Lire le texte intégral, cliquez ici !

"La création du PNK suscite un grand intérêt chez les Khmers rouges de la diaspora. Depuis le début des années quatre-vingt, ceux-ci forment des réseaux qui encadrent très largement les communautés cambodgiennes à l'étranger (France, Belgique, Suède, Canada, Etats-Unis, Australie). En France, les Renseignements généraux qui ont identifié les membres de ces réseaux (fort actifs dans la négation des massacres), observent que nombre d'entre eux rejoignent le PNK. M. Sam Rainsy ne les rejette pas. Aujourd'hui, un de ceux-là est un des porte-parole les plus actifs du parti."

 

Entretien de France 24 avec Denise Affonço

Denise Affonço / mercredi 28 novembre 2007

Denise Affonço est une Française qui a vécu le génocide cambodgien par amour et solidarité pour et avec son mari. Elle y a survécu et raconte cette sombre période dans "La Digue des Veuves".

Force de constater que, encore sur certain forum, des Cambodgiens dits "intellectuels" d'outre-mer ignorent encore la vérité de ce terrible drame. Lire le texte intégral, cliquez ici !

[ Vous pouvez également lire la chronologie d'Histoire récente du Cambodge, 1960-1981, écrite par Raoul Marc Jennar, traduite en cambodgien par TEP Navuth ici ! ]


Autres histoires :

Édition du mercredi 17 octobre 2001 Publié dans le Monde Interactif / article / 0,6511,3356--233841-0,FF.html PETITES HISTOIRES NUMÉRIQUES. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent à Phnom-Penh, Sam-An MUM, âgé alors de 19 ans, doit tout quitter: la maison de son enfance...

Les plaies du Cambodge / L'Express du 06/11/1997 Massacrés pour être nés trop près du Vietnam par Jean-Louis Margolin / Après avoir éliminé les dirigeants de la zone est, voisine du Vietnam, désormais hostile, le Centre polpotiste condamna à mort ces «Vietnamiens dans des corps khmers» qu'auraient été les habitants de l'Est.

Entretien de France 24 avec Denise Affonço / mercredi 28 novembre 2007 / Denise Affonço est une Française qui a vécu le génocide cambodgien par amour et solidarité pour et avec son mari. Elle y a survécu et raconte cette sombre période dans "La Digue des Veuves".

Le cauchemar khmer rouge, un récit qui ressemblerait à mille et un autre récits déjà racontés mille et une fois par les médias ou par bon nombre de rescapés...

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