Procès
de Duch : retour sur le conflit armé entre les frères ennemis,
le Cambodge et le Vietnam
Source: http://ka-set.info/
1975: Duch alias Kaing Guek Eav,
chef de la prison S-21 (prison de Toul Sleng)
Nayan Chanda, auteur de Brother
Enemy : The War After the War (Les
Frères ennemis, 1986) et longtemps le correspondant de la
prestigieuse Far Eastern
Economic Review pour l'Indochine, a commencé à déposer
lundi 25 mai au procès de Duch pour évoquer le conflit armé
opposant le Kampuchea démocratique et le Vietnam. Le
journaliste, actuellement directeur de publication d'un
institut de recherche à l'Université américaine de Yale, a
ainsi eu accès à des responsables de la péninsule
indochinoise, sans pour autant pouvoir se rendre au Kampuchea
démocratique, et a pu saisir les enjeux politiques,
diplomatiques et militaires des frères ennemis. Son
témoignage, qui s'appuie sur son ouvrage
Les Frères ennemis,
éclaire notamment sous un jour nouveau l'argument fréquemment
brandi par les anciens responsables khmers rouges pour
justifier leurs actions passées, à savoir l'existence de
réelles velléités expansionnistes du voisin vietnamien.
D'escarmouches frontalières
à un conflit ouvert Les forces communistes vietnamiennes et cambodgiennes
présentent une longue histoire de conflits, à leur paroxysme
entre 1975 et 1979. En 1975, démarrent des opérations de
mainmise sur des îles situées dans le Golfe du Siam et
revendiquées par les deux camps, suivies d'escarmouches à la
frontière à l'initiative des Khmers rouges et, selon ces
derniers, une tentative du Vietnam de favoriser un coup d'Etat
contre le gouvernement du Kampuchea démocratique, qui échoue.
En 1977, les Khmers rouges intensifient leurs attaques,
auxquelles les Vietnamiens répondent par des incursions, peu
profondes, en territoire cambodgien. Le 25 décembre de cette
même année, les Cambodgiens rendent public le conflit
international qui les oppose à leurs voisins, en rompant les
relations diplomatiques avec leur voisin "jusqu'à ce que les
forces de l'agresseur se retirent du territoire khmer". Les
affrontements frontaliers reprennent de plus belle en 1978
avant que la République socialiste du Vietnam ne lance une
dernière attaque d'envergure, fin 1978, qui conduira à la
chute de Phnom Penh le 7 janvier 1979.
Si au moment de leur prise de pouvoir, les Khmers rouges font
passer le mot qu'ils ne toléreront aucune base militaire
étrangère sur leur sol, l'expert Nayan Chanda se dit sceptique
sur le fait qu'après la victoire des communistes au Vietnam,
ces derniers, faisant face à un important flux de réfugiés
expulsés du Cambodge, - des Vietnamiens de souche dont ils
durent s'occuper -, aient pu maintenir en parallèle des bases
à l'intérieur du Cambodge.
Si sa mémoire, dit-il, le prend à défaut - les faits remontant
à plus de 30 ans -, Nayan Chanda présente un exposé clair de
la situation en spécialiste averti. Il se souvient de ce
village, visité dans le cadre d'un voyage de presse organisé
par les autorités vietnamiennes en mars 1978, et qu'il
découvre comme "dévasté après les ravages d'un ouragan", après
une attaque khmère rouge. "De toute ma carrière de reporter,
je n'ai jamais vu autant de cadavres de civils tués de la
manière la plus brutale et abandonnés sur place !" En octobre,
l'armée vietnamienne réplique, en lançant une opération
militaire sur le sol khmer. "En fait, c'était une fausse
attaque, avec une retraite feinte de leurs troupes destinée à
faire sortir les Khmers rouges de leur cachette. Mais elle n'a
pas eu l'effet dissuasif escompté...", explique-t-il.
1979: Duch,
Chef Khmer rouge de S-21, refugié en Thaïlande après la chute
de Phnom-Penh en 1979, et convertis en Protestant.
Les nombreuses mises en
garde des Vietnamiens Fin 1977-début 1978, l'armée vietnamienne déploie la
grosse artillerie pour des offensives menées sur le sol
cambodgien. Malgré l'ampleur de cette attaque, "Hanoï ne
voulait pas ouvrir de véritable guerre mais faire passer un
message aux Khmers rouges s'ils persistaient dans leurs
attaques". Cela n'aura pas davantage d'effets, fait observer
l'éminent journaliste indien. Côté Kampuchea démocratique, les
gens vivant le long de la frontière considérés comme coupables
de sympathies pro-vietnamiennes ou d'être des collaborateurs
font l'objet de purges massives dès la fin 1977. Plus tard,
Nayan Chanda ajoute : "D'après ce que j'ai pu constater et
lire, les Vietnamiens prenaient beaucoup de précautions pour
éviter de provoquer les Khmers rouges, sauf dans le cas de
leur occupation de deux îles, et ce jusqu'au milieu de l'année
1977. La première indication d'une intolérance vietnamienne à
l'égard du harcèlement cambodgien constant le long de leur
frontière survient en juillet 1977 quand leur ministre de la
Défense, Giap, est envoyé inspecter la frontière entre les
deux pays, et cette visite, qui aurait pu être gardée secrète,
est dûment évoquée par les médias vietnamiens à titre
d'avertissement à l'attention des Cambodgiens pour qu'ils
sachent que 'nous n'allons pas être tolérants à l'infini'."
L'attaque du Vietnam par les Khmers rouges le 30 avril 1977,
jour anniversaire de la prise de Saïgon par les forces
communistes et jour donc de célébration, où la sécurité est en
veilleuse, prend le voisin par surprise ainsi que celle du 22
septembre, soit un samedi, jour de relâche des officiers
vietnamiens. "Ces deux attaques, ajoutées aux informations
obtenues concernant le début de l'arrivée d'une aide militaire
chinoise au Cambodge, donne à penser aux Vietnamiens qu'il ne
s'agissait pas seulement d'une activité un peu irrationnelle
de la part des Cambodgiens quand ils attaquaient des villages
de la zone frontalière ; ils comprennent qu'il y a peut-être
un plan un peu plus vaste dans lequel il y a peut-être la main
de la Chine. C'est le contexte dans lequel intervient la
visite de Giap [Ministre vietnamien de la Défense]...",
rapporte l'expert indien.
Pour l'ancien correspondant de la
Far Eastern Economic review, la démarche du Vietnam était
"empreinte de précautions vis-à-vis des Khmers rouges", la
République socialiste espérant que certains des éléments
modérés au sein des rangs khmers rouges pourraient éviter que
leur pays n'entre dans un conflit ouvert avec le voisin
vietnamien.
La hantise de devenir un
satellite du Vietnam "Les Khmers rouges, rapporte Nayan Chanda,
s'inquiétaient énormément des velléités expansionnistes des
Vietnamiens et c'est un motif qui les a conduit à s'opposer au
Vietnam. [...] Le concept vietnamien des 'relations spéciales'
entre les pays de la péninsule indochinoise [auquel faisait
référence Ieng Sary, le ministre khmer rouge des Affaires
étrangères, qu'il a rencontré], forgé pendant la lutte
anticoloniale était un élément visant à assurer le
développement et la sécurité des trois pays [Cambodge,
Vietnam, Laos]. Les Khmers rouges étaient complètement en
désaccord avec cette approche car ils considéraient ces
'relations spéciales' comme une tentative dissimulée du
Vietnam pour prendre le pouvoir au Cambodge et s'emparer du
territoire cambodgien." Pour remonter le moral de ses troupes
sur le front, le Kampuchea démocratique avait répandu fin mai
1978 un slogan : "un soldat khmer rouge équivaut à 30 soldats
vietnamiens", qui fait suite à des purges de masse de
sympathisants vietnamiens et de personnes d'origine
vietnamienne dans la zone Est. Or "pour ceux qui connaissaient
la situation, les Vietnamiens étaient de loin supérieurs",
souligne-t-il.
Un contexte de luttes
territoriales
2009: Duch fait face à la justice à Phnom Penh
Reprenant les conclusions qu'il tire dans son livre
Les Frères ennemis, Nayan
Chanda explique que les motifs du Kampuchea démocratique dans
ce conflit résidaient dans une "animosité héréditaire entre le
Cambodge et le Vietnam" et dans une lutte pour le contrôle
d'îles situées dans le Golfe du Siam. Le Kampuchea
démocratique menait ainsi une action militaire pour empêcher
que son territoire ne soit "avalé" par le Vietnam. De l'autre
côté, l'action menée par le Vietnam visait à éviter d'être
dominé par le pays soutenant le Kampuchea démocratique, à
savoir la Chine. Voulant aller plus loin, le journaliste
rappelle que "le cadre de la conférence de Genève en 1954 fut
le point de départ pour le développement de l'idéologie khmère
rouge, qui percevait le Vietnam comme une menace. Et si on
revient encore en arrière, à l'empire d'Angkor, celui-ci
couvrait une grande partie de la péninsule indochinoise,
laquelle a depuis été occupée ici et là par les deux voisins
historiques du Cambodge : le Vietnam et la Thaïlande. [...] Et
à la conférence de Genève, [...] le Vietnam a obtenu le nord
et le sud Vietnam, et le Laos a pris le contrôle de deux
provinces tandis que les Khmers n'ont pas eu de siège autour
de la table des négociations. Et on a autorisé que
2 000 cadres khmers vivent à Hanoï et dans la partie nord du
Cambodge. Il y avait bien ici un dessein vietnamien de
contrôle de la péninsule indochinoise et une expansion de ce
contrôle par le biais de cette relation spéciale demandée par
le Vietnam. Ceci était la source de l'inquiétude cambodgienne.
Côté vietnamien, ils étaient de longue date en proie à des
conflits avec la Chine et, pendant près de 2 000 ans, ils
avaient tenté de repousser les tentatives d'expansion
chinoises. Et donc, ici, les Chinois utilisaient le Cambodge
pour harceler les Vietnamiens dans la partie sud en plus de
mener des actions dans la partie nord du Vietnam. Et ces
luttes territoriales sont devenues le chaudron de cette lutte.
Il y avait des inquiétudes de longue date quant au destin de
ces pays pour contrôler les territoires."
Le racisme khmer rouge
envers les Vietnamiens Nayan Chanda a ensuite qualifié de "fascinant" le
"livre noir" publié par les instances dirigeantes khmères
rouges en septembre 1978 - "un mélange de faits et de
fiction", selon lui -, car il donne "une idée de la nature de
la pensée de ses auteurs". Il s'explique : "C'est la manière
dont c'est dit qui est intéressant : on a, au départ, une
position ouvertement raciste envers les Vietnamiens, ce qui,
selon moi, constituait un facteur essentiel derrière tous ces
massacres et exactions. Car ce livre noir décrit les
Vietnamiens comme agressifs par nature [...] et, à partir de
là, toutes les personnes ayant des sympathies ou des liens
avec le Vietnam sont ipso facto des ennemis du Kampuchea
démocratique." Un peu avant, le 10 mai 1978, le Kampuchea
démocratique lançait à la radio un appel à tuer les
Vietnamiens, qui équivalait à un ordre de pogrom à l'égard de
cette nationalité.
La défense dénonce un
"double détournement de procédure" Quand le co-procureur international, Alex Bates, se
lance dans une interminable série de questions visant à
vérifier la crédibilité des sources utilisées par Nayan Chanda
pour la rédaction des Frères
ennemis, il est interrompu par le co-avocat international
de Duch, Me Roux, qui dit "perdre patience". L'avocat dénonce
un "double détournement de procédure" : d'une part, il
rappelle que cet exercice cher au système de
common law
d'interrogatoire et de contre-interrogatoire n'a pas lieu
d'être en civil law,
d'autant que la Chambre a déjà soumis l'expert à un
interrogatoire détaillé. "Si nous continuons ainsi à passer
des heures à vérifier les sources de chaque expert, nous
sommes encore en audience l'an prochain ! Je rappelle encore
qu'il y a eu plus d'une année d'instruction ! Que les co-procureurs
soient ramenés à cette procédure ou bien elle n'a servi à rien
et alors, disons-le publiquement !" D'autre part, a complété
Me Roux, "je comprends par les questions posées par les co-procureurs
qu'ils accumulent des preuves pour le dossier numéro 2 [celui
des anciens dirigeants khmers rouges Khieu Samphan, Ieng Sary,
Ieng Thirith et Nuon Chea]. On a parlé de Khieu Samphan, de
Ieng Sary, or ils ne sont pas dans le box des accusés ! Ce
n'est pas correct de vouloir acter des preuves contre des
personnes qui ne sont pas là !..."
Alex Bates, ne cachant pas son irritation face aux multiples
objections de la défense, rétorque que Nayan Chanda n'a pas eu
l'occasion d'être entendu comme témoin dans le cadre de
l'instruction et, qui plus est, a-t-il argumenté, l'accusé ne
veut pas prendre partie avant 1977 sur ces questions. Les
avocats des parties civiles se sont tous rangés derrière le co-procureur
et la Chambre a suivi, en statuant que l'objection soulevée
par la défense était "peu claire, non justifiée et en
conséquence rejetée". Le président a toutefois invité les co-procureurs
à ne pas répéter des questions qui ont déjà été posées par les
juges.
L'interrogatoire reprend. L'expert repart sur les réticences
du Vietnam à opter pour la voie d'un conflit ouvert avec son
voisin, ce qui impliquerait inévitablement d'autres pays, et
qui a longtemps voulu croire à une résolution du conflit en
comptant "soit que Pol Pot devienne raisonnable soit que des
éléments plus modérés dans les rangs de son parti l'écartent
du pouvoir". L'audience est suspendue. L'interrogatoire de
Nayan Chanda se termine demain, et nul ne sait si l'expert
américain Craig Etcheson pourra mercredi reprendre sa place à
la barre et continuer à déposer.
Duch à son procès
: "Pol Pot a été le père du meurtre du Cambodge"
L'audience de mardi 26 mai aura été marquée par une sortie de
l'accusé Duch visant notamment à expliquer que le conflit
personnel entre le secrétaire général du Parti communiste
vietnamien, Le Duan, et le Frère numéro 1, Pol Pot, a dégénéré
en boucherie. Le journaliste indien Nayan Chanda, spécialiste
des questions politiques de l'Indochine, a quant à lui terminé
sa déposition, non sans rappeler les espoirs douchés du
Vietnam vis-à-vis de ses camarades khmers rouges. Craig
Etcheson a pu, à sa suite, reprendre place à la barre, encore
une fois davantage pour la forme...
Le sort des
"Khmers Hanoï" Il y eut des visites, a rappelé Nayan Chanda, en 1975
et 1976, de responsables vietnamiens au Cambodge, autant de
tentatives de négociations qui échouèrent toutes. Tout au
plus, se souvient l'expert indien, des accords locaux ont été
passés les mois suivant la victoire des Khmers rouges en avril
1975, qui ont permis des rapatriements forcés au Cambodge par
les autorités vietnamiennes de certains ressortissants khmers
qui s'étaient réfugiés sur leur sol, et qui s'effectuaient
dans certains cas sur la base d'une personne échangée contre
une tête de bétail.
Nayan Chanda donne alors en lecture un passage pertinent sur
cette question, tiré du livre "S-21 ou le crime impuni des
Khmers rouges", de David Chandler : "Il écrit que
l'accusé a pu mettre au point une conception très sophistiquée
de la trahison, entre 1972 et 1973. Il y est question de
chaînes de traîtres, d'une opération secrète qui fut alors
mise en œuvre par les Khmers rouges pour purger ceux qu'on
appelait 'les Khmers Hanoï', ceux qui étaient revenus en 1970
après des années d'exil au Nord Vietnam pour y aider la
révolution. En 1973, des centaines d'entre eux furent arrêtés
et assassinés dans le plus grand secret, après que les
Vietnamiens eurent retiré le plus gros de leurs troupes du
Cambodge. Certains réussirent à fuir au Vietnam, après leur
détention, d'autres furent arrêtés après avril 1975, beaucoup
furent arrêtés dans la Zone spéciale. L'aspect furtif et
impitoyable de cette campagne d'épuration répondait peut-être
au style administratif naissant spécifique à Duch. Cette
campagne laissait déjà présager du mode opératoire de S-21."
Les espoirs déçus du Vietnam Avant qu'un conflit ouvert n'éclate entre le Cambodge
et le Vietnam, ce dernier a longtemps cru pouvoir compter sur
des amitiés dans les rangs des Khmers rouges avant de se
dessiller peu à peu. Le journaliste indien revient ainsi sur
une "alliance tactique entre le parti communiste vietnamien et
le parti communiste cambodgien en 1974". "A l'époque,
poursuit-il, il était manifeste que les Etats-Unis allaient se
retirer de la région et que les Khmers rouges pourraient
effectivement prendre le pouvoir au Cambodge. A ce moment-là,
les Vietnamiens étaient prêts à aider les Khmers rouges. Le 17
avril 1975, la victoire des Khmers rouges a été rendue
possible grâce à l'apport considérable d'armes et de
formations fournies par les Vietnamiens aux Khmers rouges fin
1974. Les Chinois n'avaient pas alors été en mesure d'apporter
une telle assistance car ils n'avaient pas de moyens à leur
disposition. [...] C'est donc le Parti communiste vietnamien
qui a procuré une aide très précieuse aux Khmers rouges pour
leur permettre d'accéder à la victoire en 1975. Il y a donc
quelque part une aberration dans ce qui est par ailleurs une
relation fondamentalement conflictuelle. J'ai le sentiment que
les Vietnamiens espéraient, en aidant ainsi les Khmers rouges,
qu'ils pourraient les gagner à leur propre façon de voir les
choses mais leur calcul était erroné comme on s'en est ensuite
rendu compte. Dès que la victoire fut remportée, les Khmers
rouges ont déclaré l'avoir acquise tout seuls, sans la moindre
aide étrangère. [...] Le Vietnam a aussitôt compris qu'aucune
gratitude n'était à attendre de la part des Khmers rouges."
Une mauvaise interprétation en effet de la situation par les
Vietnamiens qui semblaient penser qu'ils comptaient plus
d'amis qu'ils n'en avaient dans les rangs révolutionnaires
khmers rouges, ajoute l'expert. "J'ai dernièrement lu un
travail de recherche rédigé par un Russe concernant les
relations Cambodge/Vietnam et effectué sur la base de
matériaux diplomatiques soviétiques récemment rendus publics.
L'auteur écrit que Nuon Chea [ex-Frère numéro 2 et mis en
examen par le tribunal] était la personne désignée par Pol Pot
pour aller demander de l'aide au Vietnam à la veille de la
chute de Phnom Penh. Il était le Monsieur Vietnam du parti...
[...] Jusqu'en 1978, les Vietnamiens ont pensé que Nuon Chea
était un modéré et un ami du Vietnam !"
Cependant, dès la fin
1977, estime Nayan Chanda, "le Vietnam semblait avoir compris
qu'il ne s'agissait pas d'une question de malentendu pas plus
qu'il ne s'agissait de résoudre certains différends
territoriaux mais que le conflit avec le Cambodge relevait
d'une question ayant trait à la politique des Khmers rouges
envers le Vietnam. Le problème devait ainsi trouver sa
solution sous la forme d'un changement de politique à Phnom
Penh ou en changeant les personnes ayant le pouvoir à Phnom
Penh. En d'autres termes, s'il y avait des changements à
l'intérieur du Parti communiste du Kampuchea [PCK], très bien,
mais si tel n'était pas le cas, pour assurer la paix et la
stabilité, il fallait alors prendre Phnom Penh."
Duch : le conflit personnel entre Le Duan et Pol Pot a
fait couler le sang Quand vient le tour de l'avocat international de Duch
d'interroger Nayan Chanda, il demande à ce que l'accusé puisse
tout d'abord réagir à ce qui a été dit par l'expert. Et Duch
se lance alors dans une longue tirade, dans laquelle,
notamment, il éreinte le Frère numéro 1 :
"Cela faisait partie de la mise en œuvre de la théorie de Hô
Chi Minh, qui a avancé que la seule cause principale était la
lutte contre les Français. Par conséquent, il ne devait y
avoir qu'un seul parti au pouvoir, le Parti communiste
d'Indochine : un parti, un soldat, un gouvernement et un pays,
à savoir la Fédération indochinoise. Ceci était sa théorie.
C'était la source de la vie et de la mort, de l'hostilité
entre Le Duan et Pol Pot. Le Duan était secrétaire du Parti
travailliste du Vietnam qui est devenu ultérieurement le Parti
communiste vietnamien. [...] Le conflit entre ces deux hommes
était un conflit mortel, et de longue durée, qui a débuté dès
1954. Le Duan se considérait comme le père de l'Indochine même
s'il y a eu une Conférence de Genève. Tous deux ont essayé de
se renverser l'un l'autre. [...] Bien que le conflit armé
existait, Le Duan souhaitait que Pol Pot le suive... [...] Le
conflit a conduit au conflit armé ouvert en 1978 dont la
communauté internationale a été informée le 31 décembre 1978.
Je souhaite dire que Pol Pot et Le Duan étaient en proie à un
conflit personnel. Chacun avait son propre parti, disposait de
ses propres soldats, et cela a résulté en un bain de sang et a
eu un impact désastreux sur la vie de la population civile. Ce
que je dis n'est pas que Pol Pot était un grand patriote du
pays mais qu'il était un assassin. Il a été le père du meurtre
du Cambodge. [...] Je maintiens donc ma position à savoir
qu'il s'agissait d'un conflit entre Pol Pot et la Fédération
indochinoise qui se trouvait à la source du conflit dans
lequel Pol Pot était un assassin. Plus d'un million de
personnes y ont perdu la vie ! Et dans ce cadre-là, à S-21,
mes mains ont été entachées du sang des personnes qui y ont
perdu la vie... Je ne nie pas ma responsabilité concernant ce
crime. Je souhaite cependant montrer que [...] le sang
vietnamien et cambodgien a coulé et coulé à cause du conflit
entre ces deux personnes."
L'enjeu de la convocation de Nayan Chanda, selon Me
Roux Me Roux, plutôt que d'interroger l'expert, lui
explique que sa présence prend tout son sens à la lumière de
la volonté du bureau des co-procureurs d'essayer de démontrer
et d'obtenir de la Chambre de première instance une décision
disant que [et se référant au réquisitoire définitif des co-procureurs
établi à la fin de l'instruction] 'les preuves figurant au
dossier [...] démontrent qu'un conflit armé international
existait entre les forces armées kampuchéennes et
vietnamiennes d'avril 1975 au 6 janvier 1979'. Cette question,
qui est non seulement politique mais aussi juridique, pourrait
avoir des incidences puisque, à partir du moment où un conflit
armé aurait existé depuis avril 1975, cela signifierait que
tous les prisonniers vietnamiens envoyés dès cette date à S-21
ont été victimes de crimes de guerre : voilà l'enjeu de la
question ! Ce qui n'a pas grand intérêt pour Duch, puisqu'il a
toujours admis avoir su à partir de septembre 1977 qu'il y
avait un conflit ouvert entre le Cambodge et le Vietnam et
donc admis que, au moins pendant toute l'année 1978, les
prisonniers vietnamiens qui sont venus ont bien été victimes
de crimes de guerre sous sa responsabilité. [...] La querelle
n'a pas de grande incidence sur la culpabilité de Duch par
contre, j'ai attiré l'attention de la Chambre sur la
responsabilité que les co-procureurs voulaient faire prendre à
la justice pénale internationale. C'est-à-dire que, jusqu'à
présent, on a toujours entendu la thèse officielle selon
laquelle le conflit armé international avait démarré à partir
du 31 décembre 1977, date de la rupture des relations
diplomatiques, et les co-procureurs demandent à la Chambre de
prendre la lourde décision de contredire, par une décision de
justice, cette date. [...] Les co-procureurs vous ont fait
venir pour tenter de vous voir confirmer cette simple phrase :
un conflit armé international existait entre les forces armées
kampuchéennes et vietnamiennes d'avril 1975 au 6 janvier 1979.
Je constate que vous n'avez pas confirmé cette phrase. Je
constate au contraire que vous avez indiqué qu'il y a eu de
nombreuses escarmouches, d'engagements ponctuels des armées et
vous avez dit 'j'ai le sentiment qu'à la fin de 1977, les
Vietnamiens avaient conclu qu'il ne s'agissait pas d'un
malentendu'. Vous avez également dit hier [lundi 25 mai 2009]
que, jusqu'à la fin 1977, le gouvernement vietnamien avait
essayé d'empêcher que le conflit ne dégénère. Est-ce que j'ai
bien entendu, M. l'expert ?"
Nayan Chanda confirme mais s'interroge : "Cependant, je ne
suis pas juriste. Je ne sais pas comment on définit la guerre
en droit, cela doit-il être déclaré ? Est-ce que la guerre
peut exister sans qu'il y ait déclaration ? S'il n'est pas
nécessaire d'avoir une déclaration alors les deux pays étaient
en guerre depuis 1975. Si cela est nécessaire, alors la guerre
n'a effectivement commencé que le 31 décembre 1977".
Ainsi se terminent les questions posées à l'ancien
correspondant de la Far Eastern Economic Review, qui,
l'après-midi, cède sa place à Craig Etcheson dont
l'interrogatoire, interrompu jeudi 21 mai, reprend.
Reprise de l'interrogatoire de Craig Etcheson sur un
air de "déjà vu" Le co-procureur international Alex Bates reprend
alors là où il s'était arrêté, et entreprend à nouveau la
lecture fastidieuse, en raison de difficultés de traduction,
d'un compte-rendu de réunion à laquelle participait Duch et au
cours de laquelle S-21 et les divisions sont enjointes à
collaborer pour la mise en œuvre de la politique de purges. Il
y a comme un air de "déjà vu" et les problèmes de traductions
noient la démonstration du co-procureur que l'on croyait déjà
faite le 21 mai...
Alex Bates veut ensuite interroger l'expert américain sur neuf
lettres de Sou Meth, l'ancien commandant de la 502e division
de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea, adressées à Duch
entre avril et octobre 1977. Et il est stoppé dans son élan
par Me Roux, sur la même base d'arguments que l'avocat de Duch
avait déployés le mercredi précédent [le 20 mai] et qui avait
déjà bloqué les débats et donné lieu à une décision de la
Chambre le lendemain [le 21 mai], visiblement partielle
puisque le débat persiste. Le co-procureur qualifie
"d'absurdité" l'objection de la défense et rappelle que
"toutes les preuves sont libres et qu'une fois présentées,
elles peuvent être évaluées pour leur valeur". Les avocats des
parties civiles, tour à tour, le rejoignent. Ce qui conduit Me
Roux à faire observer qu'à chaque fois que la défense fait une
objection, "elle n'a pas seulement un mais de nombreux
contradicteurs". "Je finis par me demander où est l'égalité
des armes dans ce procès ?" Il explique à nouveau. Ce n'est
pas la nature des documents qui le dérange, et son client est
d'ailleurs tout à fait prêt à les commenter. Ce qui lui pose
problème, c'est que soient soumis à Craig Etcheson des
documents dont il a pris connaissance après juillet 2007, soit
le début de la procédure d'instruction contre Duch, l'expert
étant employé comme fonctionnaire au Bureau des co-procureurs
et pouvant donc pécher dans son témoignage par manque de
partialité. Enfin, Me Roux s'interroge sur le fait que les co-procureurs
n'aient pas fait convoquer Sou Meth devant les juges
d'instruction ou devant cette Chambre pour le confronter à
Duch... Un quiproquo semble s'installer sur le fond de
l'objection de la défense. Le juge Lavergne propose alors
comme arrangement que les réponses de l'expert soient prises
avec circonspection, compte tenu de sa position actuelle.
Encore une fois, on n'aura peu entendu la voix de Craig
Etcheson. Le mot de la fin revient à un co-avocat cambodgien
des parties civiles, Me Hong Kim Suon : "Nous avons déjà perdu
beaucoup de temps de manière peu sage. [...] Relancer le même
débat, c'est rouvrir la même boîte de Pandore. J'ai
l'impression qu'on est en train de tourner en rond" ! Et le
président ajourne l'audience...
Les purges, résultat de la paranoïa d'un
régime... et d'une méthodologie mise au point par Duch ?
Alors que son co-avocat international a
suggéré que ce procès puisse faire de son client un
"bouc-émissaire", Duch s'est de nouveau réfugié, mercredi 27
mai, derrière l'exigence d'une communication verticale qui ne
faisait de lui qu'un simple exécutant des ordres de ses
supérieurs sous le régime khmer rouge. L'expert américain
Craig Etcheson, qui a enfin pu déposer l'après-midi, a
néanmoins apporté d'autres éléments qui nuancent nettement
cette position et, au contraire, ne dégagent pas l'accusé de
ses responsabilités.
Toute communication passait par
l'échelon supérieur Quand le co-procureur international Alex Bates tente
d'établir si Duch et Sou Meth, l'ancien commandant de la 502e
division de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea - dont il a
produit la veille neuf lettres adressées par ce dernier à
l'accusé - communiquaient directement, Duch répond
invariablement que toute communication, selon le principe de
la verticalité absolue qui prévalait sous le régime khmer
rouge, devait obligatoirement passer par les échelons
supérieurs, et dans ce cas, par Son Sen, chef de l'état-major
de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea et vice-Premier
ministre en charge de la sécurité nationale. Duch envoyait des
listes de noms de personnes susceptibles d'être arrêtées à Sou
Meth qui en référait à Son Sen, lequel, sur la base de leurs
conversations, décidaient des noms à retenir. Cependant, si
ces documents transitaient systématiquement par la hiérarchie,
la règle voulait que les noms des hauts responsables soient
dissimulés, sous le nom de "Frère respecté" ou encore de "l'Angkar",
en l'occurence Son Sen, puis Frère numéro 2, Nuon Chea.
Me Roux, le co-avocat de Duch, intervient alors pour faire
observer à son collègue de l'accusation que sa dernière
question est répétitive, et l'invite à mieux écouter les
réponses données par l'accusé. Il lui assène que Duch en sait
plus que lui et ferait un meilleur procureur contre lui-même
qu'Alex Bates. Le président acquiesce et invite l'accusé à
garder le silence. "Merci pour vos aimables encouragements !",
lui répond le co-procureur international, avant de poursuivre
son interrogatoire de l'accusé.
Peu après, le juge Lavergne demande à Duch pourquoi dissimuler
dans ces documents, confidentiels, les noms des hauts
responsables, alors que le destinataire unique n'ignorait rien
de leur identité et que les risques de fuite semblaient
inexistants. L'accusé explique ce modus operandi, qui
équivalait également à une marque de respect envers les
supérieurs, mais ne répond pas à la question qui lui est
pourtant répétée jusqu'à ce que le juge français déclare
forfait.
Si Duch admet que la façon dont il faisait rapport à Son Sen
pouvait avoir une influence sur les décisions qu'il prenait -
il a précisé plus tôt s'entretenir avec Son Sen par téléphone
tous les deux ou trois jours, si ce n'est tous les soirs - il
insiste à nouveau sur le fait qu'il était celui qui devait
répondre aux questions de ses supérieurs et ne faisait, au
bout du compte, que recevoir leurs instructions.
Duch est-il un bouc-émissaire ? Me Roux récidive, en écho à sa sortie en fin de
journée, la veille, mardi 26 mai : "Je note que nous avons
passé toute la matinée à interroger Duch sur des lettres qu'il
a reçues de Sou Meth. Or il n'y a point [pour contrebalancer]
de lettres de Duch à Sou Meth et Sou Meth n'a pas été convoqué
pour être interrogé. Pourquoi Duch est-il ici aujourd'hui tout
seul ? Est-ce que Duch n'est pas un bouc-émissaire ? Je vous
laisse avec cette question !" Ce fut aussi une nouvelle
matinée sans entendre l'expert Craig Etcheson que le président
remercie pour sa "patience"...
Des ministères qui n'en ont que le nom L'universitaire américain, dont l'interrogatoire
reprend l'après-midi, explique que "le Comité central du Parti
communiste du Kampuchea [PCK] était l'organe suprême doté des
responsabilités, mais ceci était la théorie plutôt que la
pratique car le pouvoir et l'autorité réelle résidaient au
sein du Comité permanent du comité central". Il évoque ensuite
les ministères du gouvernement du Kampuchea démocratique qui
n'en étaient que de façade, ressemblant "davantage à un comité
du parti élargi auquel on donnait une autorité pour s'occuper
d'un domaine spécifique dans la politique". Ainsi dépourvues
des caractéristiques des ministères tels qu'il existent dans
un Etat moderne, ces structures se résumaient à "des membres
du parti à qui l'on confiait des responsabilités dans un
domaine particulier de la politique".
S-21 sans pareil dans le Kampuchea démocratique Craig Etcheson est revenu sur la "nature unique" de
S-21 en comparaison des autres centres de sécurité du
Kampuchea démocratique. Et il énumère les raisons de cette
spécificité : "S-21 était le centre de sécurité désigné pour
procéder à l'écrasement des personnes à l'échelon central du
Kampuchea démocratique et au sein de l'appareil du PCK [...].
S-21 était ainsi le seul bureau de sécurité du Kampuchea
démocratique qui disposait de l'autorité de détenir, de
torturer et d'exécuter des individus venant de l'ensemble du
territoire du Kampuchea démocratique. [...] Dans le cadre de
mes travaux de recherche sur ces questions menés au cours des
trente dernières années, j'ai pu observer qu'au niveau de
l'échelon des districts, la taille du personnel d'un centre de
sécurité type était de 10 à 15 personnes, la dotation de
personnel au niveau de l'échelon du secteur était un peu plus
importante - de 20 à 30 personnes - et au niveau de la zone,
les effectifs des centres de sécurité pouvaient monter jusqu'à
50 personnes, voire plus. Selon le document 'Statistiques
combinées des forces armées en date de mars 1977', S-21
figurait dans une catégorie unique en termes d'effectifs. On
peut ainsi y lire qu'en mars 1977, S-21 comptait 2 327
personnes y travaillant. Ceci indique, à mon avis, que S-21
était effectivement un organe unique au sein du Kampuchea
démocratique."
Entre paranoïa d'un régime et zèle de ses cadres Quelques problèmes de traduction et de clarification
de terminologie plus tard, Craig Etcheson, interrogé sur les
raisons d'importantes purges conduites au sein du ministère de
l'Economie, qualifie la question d'épineuse mais au "cœur de
ce sur quoi doit statuer cette Chambre" : "D'un côté, on peut
dire que les purges menées au sein du ministère de l'Economie
ont été le résultat de la paranoïa du Comité permanent du PCK ;
de l'autre, on peut dire que ces purges ont été le résultat de
la méthode utilisée pour chasser les ennemis, une méthodologie
ayant été développée par l'accusé. C'est peut-être un peu de
ces deux ingrédients qui ont joué un rôle."
Sur la question des purges constantes qui sévissaient au sein
de toutes les structures et à travers tout le pays, il ajoute
plus tard : "Etant donné une direction changeant constamment
et un degré d'incertitude très élevé, on pourrait s'attendre
qu'il existe un degré significatif de dysfonctionnement
opérationnel. Pour être plus clair, il était très difficile de
savoir ce qui se passait et les gens avaient très peur. Tout
ceci étant dit, le PCK a établi comme priorité l'obéissance et
la discipline ainsi que la stricte mise en œuvre de la ligne
du parti telle que définie par l'organe suprême du parti.
Ainsi j'avancerai que, dans la plupart des endroits, la
plupart du temps, les cadres faisaient de leur mieux pour
mettre en œuvre la ligne du parti, en tout cas dans la mesure
où ils pouvaient en comprendre la teneur."
Les limites de la supervision de Son Sen "Je rappelle que Son Sen était membre du comité
permanent du PCK, qu'il était vice-Premier ministre chargé de
la défense nationale, qu'il était chef de l'état-major de l'ARK,
donc qu'il était investi de nombreuses responsabilités,
commente Craig Etcheson. Ce devait être un homme extrêmement
occupé. Aujourd'hui, l'accusé nous a dit : 'mon supérieur
vérifiait les interrogatoires des personnes importantes'. Ceci
est parfaitement plausible. Son Sen, responsable de la
sécurité intérieure, se serait assez légitimement intéressé à
l'interrogatoire de certains prisonniers importants et aurait
veillé à leur élimination ensuite. Toutefois, à l'examen de la
liste compilée des prisonniers de S-21, dressée par le bureau
des co-procureurs, on constate que nombre d'individus qui sont
passés par les rouages de S-21 ne sauraient être considérés
comme des prisonniers dits importants au vu de leurs
responsabilités ou de leur rang dans la hiérarchie. Par
exemple, au ministère de l'Action sociale, de nombreuses
paysannes, illettrées, avaient eu quelques heures de formation
pour apprendre à faire des injections avant d'être qualifiées
d'infirmières et placées dans des hôpitaux. Un nombre
important d'entre elles ont atterri dans les chambres de
torture de S-21 sur la foi d'accusations les taxant d'une
appartenance à la CIA ou au KGB. Il me semble difficile de
croire qu'une personne ayant des responsabilités au plan
national aussi lourdes que celles de Son Sen consacrerait du
temps à l'interrogatoire ou l'exécution de ce genre de
personnel..."
Les communications passaient obligatoirement par Son Sen : une
affirmation, convient l'expert avant que l'audience ne soit
levée, qui ne s'appuie que sur la base de la parole de
l'accusé et reflète une déduction faite à l'aune du
fonctionnement organisationnel du régime khmer rouge, mais
n'est étayée par aucun document.
Les co-juges d'instruction devant
les journalistes
A la pause-déjeuner, comme le veut une nouvelle tradition de
communication au tribunal, ce sont les co-juges d'instruction
qui ont donné une conférence de presse. Ils ont annoncé, outre
avoir déjà interrogé 453 témoins et 61 parties civiles dans le
cadre du dossier 2, s'être fixé comme objectif de boucler la
phase d'investigation du dossier 2 à la fin de l'année 2009.
Un objectif "ambitieux", n'a pas manqué de souligner le juge
Marcel Lemonde. S'ensuivra alors une série "d'étapes
procédurales incontournables qui ne dépendent pas de la
volonté des juges d'instruction". Les parties peuvent en effet
ne pas accepter cette investigation, demander des
investigations supplémentaires susceptibles d'appels en cas de
refus des juges. "Ce n'est qu'une fois que cette procédure de
demande d'actes sera terminée que nous pourrons clôturer
l'instruction et prendre une décision de renvoi." Pour
l'heure, les quatre mis en examen (Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng
Thirith et Khieu Samphan) continuent de se prévaloir de leur
droit au silence, ont précisé les juges. Quant à savoir s'il y
aura une disjonction de leurs dossiers, les juges n'ont pas
encore tranché la question, disant devoir composer entre la
nécessité d'arriver au plus vite à un procès et le respect des
droits des parties, notamment de la défense, et par conséquent
devoir peser les avantages et les inconvénients d'une telle
décision. A venir également la décision de retenir ou non
comme forme de responsabilité pénale l'entreprise criminelle
commune. Les argumentations des différentes parties à ce sujet
ont d'ailleurs été postées sur le site des Chambres
extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Pour
conclure, le juge Lemonde a rappelé que si, d'une manière
générale, on entendait beaucoup parler ici et là de corruption
et d'interférences dans le tribunal, il était venu ici faire
un travail de juge et à ce jour a toujours pu le faire. "J'ai
déjà dit que le jour où je ne pourrais plus le faire, je
partirai, et je le répète ! Comme dit le poète français
Boileau : 'La critique est aisée mais l'art est difficile'" A
bon entendeur, salut !
Duch avoue ne pas avoir voulu voir ou
entendre l'horreur, orchestrée sous sa responsabilité
Les juges, au cours de l'audience de mercredi 17 juin, ont
interrogé Duch sur la mise en œuvre de la politique
d'écrasement. Sur ce chapitre, l'accusé affirme disposer de
peu d'informations de première main, avouant avoir su mais
avoir préféré tourner le dos à ce travail d'exécutions. Ce
qu'il explique dans une longue tirade en fin de journée, en ne
remettant pas en cause sa responsabilité mais en la replaçant
dans le système alors en place sous les Khmers rouges et à la
lumière de la ligne du Parti communiste du Kampuchea qui a,
selon lui, transformé des personnes formées ou éduquées, comme
lui, en criminels.
Eviter d'assister aux scènes d'horreur La décision d'écraser les détenus ne lui revenait pas
mais émanait de l'état-major, explique Duch au juge Thou Mony.
Cependant, conformément à la ligne du parti, il ne fallait pas
tuer les prisonniers avant qu'ils aient fini de rédiger des
aveux complets. Ainsi, son adjoint Hor lui soumettait les noms
de ceux qui étaient allés au bout de leurs confessions et Duch
prenait la décision de les envoyer à la mort. Quand le juge
lui demande s'il a prodigué à son personnel une formation pour
leur apprendre à tuer, l'accusé récite un proverbe
cambodgien : "Il n'y a pas besoin d'apprendre à un crocodile à
nager, il sait" !
Appelé à donner plus de détails sur les exécutions, Duch
déclare : "J'essayais d'éviter d'assister à ces scènes, je ne
regardais pas". Il sait cependant qu'un enfant a été tué - on
lui a fracassé la tête contre un arbre - et son cas n'est sans
doute pas une exception, concède-t-il. En décembre 1978, face
à un déferlement de nouveaux prisonniers envoyés à S-21, Oncle
Nuon, dit Frère Numéro 2, donne l'ordre de ne pas les
interroger mais de les exécuter directement pour éviter une
surpopulation carcérale, rapporte-t-il.
A S-21, six détenus seront épargnés, cinq artistes et un
dentiste, ainsi qu'une quinzaine de personnes à qui il avait
été assigné des tâches : "Je vois ici Chum Mey [mécanicien,
partie civile] dans le prétoire, c'est l'une d'elles". Et Duch
d'ajouter qu'elles pouvaient à tout moment être envoyées à
l'exécution si les supérieurs en donnaient l'ordre.
"Pouviez-vous épargner des détenus ?", l'interroge Thou Mony.
"A S-21, et sans doute dans les autres centres de sécurité,
répond Duch, les comités directeurs pouvaient prendre la
décision de garder des détenus pour qu'ils travaillent au
centre. Mais nous conservions le droit de vie ou de mort sur
eux. Et nous devions justifier auprès de nos supérieurs
pourquoi nous les gardions."
Des cadavres d'enfants ont été enterrés à S-21 et dans son
voisinage, ainsi qu'à Choeung Ek, ce qu'il n'a pas vu de ses
yeux, affirme-t-il. Quant au sort réservé aux bébés amenés
avec leurs mères, ce fut d'être tués "silencieusement". Là
encore, Duch répète ne pas avoir assisté à de telles scènes,
et ignore le nombre d'entre eux à avoir été tués.
L'enterrement des cadavres était la règle, selon lui, à
l'exception de ceux des Occidentaux, qui faisait l'objet d'une
crémation, suivant un ordre donné par Pol Pot et transmis par
Oncle Nuon, qui les a appelés devant Duch "les gens au long
nez". Il fallait qu'il ne reste rien de leurs dépouilles.
Le transfert des exécutions à Choeung Ek
Duch décide de son propre chef que les exécutions
soient menées en périphérie de Phnom Penh, à Choeung Ek, et
non plus à S-21. Une initiative dont il ne fera qu'informer
ses supérieurs. Les personnes exécutées à l'intérieur de S-21
ou dans la zone jouxtant le centre de sécurité, il y en a eu
beaucoup, reconnaît-il. "J'avais peur des épidémies. Les
exécutions et l'enterrement des corps à S-21 commençaient à
poser problème tant leur nombre augmentait. La situation
devenait telle que nous n'aurions pas pu éviter des
épidémies", explique-t-il. Une décision qu'il prend à un
moment où des vagues d'arrestations massives ont lieu, fin
décembre 1976-début janvier 1977, et qui répond à des
inquiétudes sanitaires, alimentaires et sécuritaires.
Pour emmener à Choeung Ek les prisonniers sans qu'ils se
doutent qu'ils avaient rendez-vous avec la mort, "on leur
disait, en général, qu'ils étaient transférés dans une
nouvelle maison afin qu'ils soient moins agités et ne fassent
pas de bruit". "Cela dit, ils avaient les mains attachées dans
le dos et les yeux bandés et n'auraient pas pu s'enfuir." De
ce qu'il sait car, là encore, il n'a rien vu. "Je ne me suis
rendu qu'une seule fois à Choeung Ek. [...] Et je ne me suis
pas approché du bord des fosses communes. Ma visite a été très
courte." Il la compare d'ailleurs à la visite tout aussi
éclair conduite à S-21 par son supérieur Son Sen. Et il ajoute
n'avoir pas jugé utile d'y retourner. Il ignore ainsi combien
de fosses ont été creusées là-bas mais dit savoir que l'on y
exécutait les prisonniers un par un. Certes, admet-il, il
aurait pu poser des questions au personnel attaché à Choeung
Ek pour en savoir davantage, ou plutôt à son adjoint Hor, mais
il ne l'a jamais fait.
Des bourreaux expérimentés Qui opérait à Choeung Ek ? Selon la terminologie
communiste de l'époque, détaille l'accusé, il s'agissait d'une
"unité spéciale", dont le principal rôle était de jouer les
bourreaux. "Cependant, l'unité en elle-même n'était pas
responsable de ces crimes. J'étais pour ainsi dire le père de
cette unité." Les membres de cette unité combattante, dotés de
"bonnes biographies", avaient été transférés à S-21 et étaient
reconnus pour être aguerris en matière d'arrestations - ne
laissant jamais la possibilité à leurs victimes de leur
résister - et pour être prédisposés à tuer, souligne Duch,
ajoutant avoir recruté certains d'entre eux pour compléter son
équipe d'interrogateurs. Ceux d'entre eux qui avaient été
désignés comme exécutants des basses œuvres étaient exempts de
toute sanction, reconnaît-il par ailleurs. Duch dit ne pas
avoir été en contact avec eux, ni avoir cherché à l'être, et
ne nie pas qu'il suscitait chez eux de la peur.
La pratique de photographier certains cadavres Outre ceux des détenus soumis à des expérimentations
médicales ou prélèvements de sang entraînant la mort, la
méthode d'exécution suivie était d'égorger puis, marquant un
retour à ce qui se faisait à l'ancien centre de sécurité que
Duch dirigeait, M13, d'assommer les ennemis par un coup de
bambou asséné derrière la nuque. Au juge Lavergne qui le
questionne, l'accusé fait valoir que si on parlait de méthode,
au bout du compte, "on n'employait n'importe quelle méthode
pour tuer quelqu'un. [...] Ce qui comptait, c'est que la
personne soit bel et bien morte". Et pour prouver que certains
détenus, jugés importants, étaient bien passés de vie à
trépas, leurs cadavres étaient photographiés, les clichés
étant envoyés à l'échelon supérieur qui les réclamait, ajoute
Duch. Sur certaines de ces photos, on voit que non seulement
leur jugulaire a été tranchée mais qu'ils ont aussi été
éviscérés, comme ce fut le cas de Nath, l'ancien directeur de
S-21, et de Vorn Vet, l'ancien ministre khmer rouge de
l'Industrie, relève-t-il. "J'ai été très choqué [par ces
photos], mes supérieurs aussi." Des photos de cadavres de
détenus "pas très importants" étaient également prises, cette
fois-ci à l'initiative de membres du personnel de S-21,
soucieux de témoigner leur loyauté envers le parti en montrant
qu'ils n'avaient pas laissé s'échapper les prisonniers sous
leur responsabilité. Une manière aussi pour eux de se
protéger. Si Duch a examiné chacune des photos de détenus
prises à leur arrivée à S-21 - avec un matricule accolé à leur
poitrine -, avant de les envoyer à ses supérieurs, il assure
n'avoir jamais regardé celles des cadavres.
Quand le juge Lavergne lit un extrait de témoignage, versé au
dossier, selon lequel des cendres humaines auraient servi
d'engrais, Duch dit ne pas croire que cela ait pu être le cas,
peu de cadavres ayant été de toute façon incinérés selon lui.
La fin de S-21 Les derniers jours de S-21, début janvier 1979, Duch
a reçu l'ordre de Nuon Chea d'emmener à Choeung Ek tous les
prisonniers. Il réussit seulement à épargner quatre soldats de
l'unité Y8 pour pouvoir les interroger. "J'avais peur, je me
disais que mon tour allait venir. J'étais mal à l'aise et
n'arrivais pas à travailler. [...] En fait, cet ordre ne
visait pas à faire de la place pour l'arrivée d'autres
prisonniers comme je le pensais." Effectivement,
comprendra-t-il plus tard, les dirigeants du régime voulaient
se débarrasser de tous les détenus de S-21 car ils semblaient
croire à une défaite prochaine face aux Vietnamiens. Mais,
semble-t-il surpris par l'avancée rapide des troupes ennemies,
Nuon Chea et Pol Pot ne prennent aucune mesure préparatoire de
retraite. Duch reçoit seulement l'ordre de faire exécuter les
quatre membres de l'unité Y8 et de vider les lieux. Dans sa
fuite précipitée, il en oublie les personnes qu'il laisse
derrière lui à S-21, notamment celles qu'il avait gardées pour
le servir ainsi que les cinq artistes que Pol Pot avait
maintenu en vie afin qu'ils construisent un monument à sa
gloire au sommet du Wat Phnom, à Phnom Penh.
Se protéger, ne pas voir la réalité Le juge Lavergne synthétise alors avec efficacité la
position de Duch : "De ce que vous avez dit au cours de ces
dernières journées d'audience, il ressort que vous n'aviez
aucune volonté de visiter les lieux de détention, que vous ne
vouliez ni voir ni entendre les prisonniers, qu'ils soient
interrogés ou torturés, et ni le désir de les voir être
exécutés, de connaître les méthodes et les lieux où ils
étaient exécutés, sauf si vous y étiez contraint, par un ordre
de vos supérieurs..." "Vous avez bien compris", commente
l'accusé. "Et cette absence de volonté était-elle pour vous
protéger vous-même, vous protéger d'une réalité qui vous
dérangeait ou d'une situation inconfortable ?" "Tout cela est
vrai."
"La ligne du parti a fait des éduqués des criminels" Quand le magistrat lui demande alors si son travail
se résumait à un simple exercice mathématique et à assurer la
qualité des confessions, Duch se lance dans un long exposé :
"Oui, j'étais très impliqué dans le travail relatif aux aveux.
J'ai essayé de faire de mon mieux, jour et nuit, sans relâche.
Mais pendant cette période, j'ai essayé d'éviter les lieux qui
pouvaient m'affecter sur le plan émotif. Je savais que des
actes criminels étaient commis mais j'essayais de me
réconforter. Ce gouvernement [khmer rouge] est responsable aux
yeux de l'Histoire. Moi, j'étais un agent de la police et, en
tant que tel, je devais m'acquitter de ma tâche. J'avais peur,
j'étais choqué, j'étais ému mais il y avait un sentiment
profond qui me faisait continuer à aller de l'avant.
Toutefois, si je regarde ce passé aujourd'hui, et ayant relu
les annotations que j'ai portées sur les confessions, je
constate que ce que j'ai fait est encore plus criminel que les
actes commis par l'unité spéciale qui emmenait les prisonniers
à Choeung Ek pour y être exécutés et ce sur ordre de leurs
supérieurs. Quant à moi, j'ai annoté de ma main des aveux,
j'ai établi et envoyé des rapports à mes supérieurs. J'ai
essayé d'être très objectif dans ces annotations destinées à
mes supérieurs qui y ajoutaient foi dans la mesure où cela
conduisait à d'autres arrestations. C'est pourquoi je suis
responsable des crimes commis à S-21 et que je suis plus
responsable que d'autres [...]. Mais les documents décrivant
la ligne du parti que j'utilisais pour assurer la formation du
personnel étaient d'une nature plus criminelle encore que mes
annotations des aveux. Pourquoi ? Parce que la ligne du parti
telle que diffusée représentait une véritable pression sur les
personnes formées ou éduquées et que c'est cette ligne du
parti qui a fait de ces gens des criminels ou des personnes
cruelles. Pour conclure, si vous regardez aujourd'hui une
photo de moi à l'époque, j'y apparais fier du travail que je
faisais, qui était de maintenir fermement la position de
classe. Mais, avec le recul et après analyse, je dirais que
j'ai honte. C'est choquant, et on ne peut éprouver que de la
honte à se voir représenté ainsi en photo, à être responsable
de la mort de plus de 10 000 personnes. [...] Je suis ému à
l'idée que plus d'un million de Cambodgiens sont morts. [...]
Je suis émotionnellement responsable de la mort de plus d'un
million de personnes et suis responsable de ces actes commis
et ce, jusqu'à la fin de mes jours." Duch semble submergé par
l'émotion et demande au président d'en rester là.
Malheureusement, le président Nil Nonn ne juge pas bon de
clore ici l'audience. Et il pose à l'accusé une question dont
la réponse, il le sait, implique que Duch évoque à nouveau le
professeur Phung Ton, ce qui, la veille, lui avait arraché des
sanglots. "Si j'avais su qu'il [Phung Ton] était là [à S-21],
je lui aurais porté assistance même s'il devait plus tard être
écrasé. Si j'avais su, je lui aurais porté assistance",
répète-t-il, défait, assurant ne pas avoir trahi l'âme de son
professeur. Et Duch ajoute que Phung Ton, dont l'épouse et la
fille se sont constituées parties civiles à son procès, est
"sans doute" mort de faim ou de maladie, qu'il n'a "pas été
torturé", et que son cadavre a "probablement" été enterré dans
l'enceinte de S-21. Comme s'il cherchait à offrir quelques
paroles apaisantes à ces deux femmes.
Jeudi étant un jour férié, l'audience reprendra lundi 22 juin.
Ce sera au tour des co-procureurs puis des avocats des parties
civiles d'interroger Duch sur le fonctionnement de S-21 et de
Choeung Ek.
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"La
création du PNK suscite un grand intérêt chez les Khmers
rouges de la diaspora. Depuis le début des années
quatre-vingt, ceux-ci forment des réseaux qui encadrent
très largement les communautés cambodgiennes à
l'étranger (France, Belgique, Suède, Canada, Etats-Unis,
Australie). En France, les Renseignements généraux qui
ont identifié les membres de ces réseaux
(fort actifs dans la négation des
massacres), observent que nombre d'entre eux
rejoignent le PNK. M. Sam Rainsy ne les rejette pas.
Aujourd'hui, un de ceux-là est un des porte-parole les
plus actifs du parti."
Entretien de
France 24 avec Denise Affonço
Denise Affonço /
mercredi 28 novembre 2007
Denise
Affonço est une Française qui a vécu le génocide cambodgien
par amour et solidarité pour et avec son mari. Elle y a
survécu et raconte cette sombre période dans "La Digue des
Veuves".
Force de constater
que, encore sur certain forum, des Cambodgiens dits
"intellectuels" d'outre-mer ignorent encore la vérité de ce
terrible drame. Lire le texte intégral,
cliquez ici
!
[ Vous pouvez également
lire la chronologie d'Histoire récente du Cambodge, 1960-1981,
écrite par Raoul Marc Jennar, traduite en cambodgien par TEP
Navuth
ici ! ]