Par Raoul-Marc
Jennar
Chercheur belge. Auteur des "Constitutions du Cambodge
1953-1993", la Documentation française, Paris, 1994
Des Khmers rouges encombrants et convoités
Le ralliement au régime cambodgien, le 25 décembre dernier, de
deux dirigeants historiques des Khmers rouges, MM. Khieu
Samphan et Nuon Chea, a relancé le débat sur la nécessité de
juger les responsables de la mort de près de deux millions de
personnes. Alors que la communauté internationale fait
pression pour les faire comparaître devant une juridiction
spéciale, le roi Norodom Sihanouk, le premier ministre Hun Sen
et l’opposition multiplient les déclarations contradictoires.
On peut y déceler la marque de l’opportunisme, mais aussi la
confusion des valeurs et la perte de sens qui marquent ce
pays.
Le 25
décembre 1998, au poste frontière de Païlin, deux véhicules
venant de Thaïlande pénètrent au Cambodge. Protégés jusque-là
par l’armée thaïlandaise, MM. Khieu Samphan, Nuon Chea et
leurs familles sont de retour. En toute liberté. Comme des
« citoyens ordinaires », selon les termes
utilisés lors d’un échange de lettres avec le premier ministre
Hun Sen (1).
Vingt ans plus tôt, M. Khieu Samphan était encore chef de l’Etat
et M. Nuon Chea président de l’Assemblée des représentants du
peuple d’un régime baptisé Kampuchéa démocratique, dont
l’homme fort s’appelait Pol Pot. Vingt ans plus tôt, jour pour
jour, l’armée vietnamienne, flanquée d’une vingtaine de
milliers de soldats cambodgiens rebelles, pénétrait au
Cambodge pour renverser ce régime.
C’est
un véritable séisme politique. Car le premier ministre, M. Hun
Sen, tient, pour justifier ce retour, un discours qui
contredit sa démarche depuis qu’il s’est rebellé, en juin
1977, contre la politique du Kampuchéa démocratique - il était
alors commandant adjoint d’un régiment affecté à la frontière
vietnamienne. Et le voilà qui déclare : « Si
nous mettons ces deux personnes en prison, sera-ce dans
l’intérêt de notre pays ou est-ce que cela déclenchera une
nouvelle guerre civile ? (...) Nous ne
devrions pas parler de tribunal. C’est le moment de parler de
réconciliation. »
Démarche
surprenante de la part de quelqu’un qui affirme n’avoir jamais
été un Khmer rouge au sens polpotiste de l’expression (2),
déclare s’être insurgé contre le régime de Pol Pot pour
combattre la trahison d’un projet politique et n’a cessé de
rappeler, depuis 1979, les souffrances immenses du peuple
cambodgien. D’autant que la légitimité historique du Parti du
peuple cambodgien (PPC), son parti, se fonde sur le combat
contre les Khmers rouges et la prévention de leur retour au
pouvoir, raison encore invoquée en juillet 1997 pour justifier
l’éviction du prince Norodom Ranariddh (3).
Le 1er
janvier 1999, M. Hun Sen va toutefois corriger ses propos,
soulignant que l’initiative d’une procédure judiciaire - à
laquelle il ne se dit plus hostile - ne lui appartient pas.
Explication peu convaincante, pour qui connaît l’absence
d’indépendance de la justice cambodgienne et se souvient que
l’exécutif peut enjoindre au parquet d’entamer des poursuites.
Peu après, le premier ministre va prendre position en faveur
d’un tribunal international questionnant les responsabilités
de « tous ceux qui ont soutenu les Khmers
rouges » de 1975 à 1998 ainsi que « les
crimes commis entre 1970 et 1975 (4) ».
Sous forme de oui, un non au Tribunal international : nul ne
peut croire, en effet, que des pays impliqués, comme les
Etats-Unis, la Chine ou la Thaïlande, vont soutenir le
principe d’un tribunal qui aurait à les juger.
Autre
virage à 180 degrés : l’attitude du chef de l’Etat. Celui qui
s’est toujours présenté comme le champion de la
« réconciliation nationale » annonce qu’il n’accordera aucune
amnistie aux deux dirigeants khmers rouges. Il ajoute même
qu’il se présentera spontanément devant un tribunal
international qu’il assure appeler de ses voeux.
Pourtant,
et en dépit de son expérience sanglante avec les Khmers rouges
de 1970 à 1979, M. Norodom Sihanouk avait présidé le
gouvernement de coalition du Kampuchéa démocratique (GCKD),
créé en 1982 et qui réunissait les opposants au régime mis en
place à Phnom Penh après l’intervention vietnamienne de 1978-
1979 : or les Khmers rouges en constituaient la force
principale (5).
C’est lui
qui déclarait, le 17 décembre 1988 à Paris :
« Khieu Samphan est un assassin, mais ce n’est pas un
traître. » Lui qui avait exigé que le mot « génocide » ne
figure pas dans le texte des accords de Paris, signés en 1991.
Lui toujours qui, redevenu roi, a sans cesse soutenu que,
« sans les Khmers rouges, le Cambodge ne
connaîtra jamais la paix ». Chef de l’Etat, il a refusé,
en 1994, de promulguer la loi déclarant illégal le mouvement
khmer rouge (6).
Le 3 juin dernier, en sa qualité de « père de la
réconciliation nationale », il recevait en audience M. Ieng
Sary, le principal responsable de la mort de ses propres
enfants et petits-enfants. Aujourd’hui, il adopte une attitude
radicalement différente.
La
troisième volte-face est venue du dirigeant de l’opposition,
M. Sam Rainsy. Depuis son arrivée sur la scène politique,
celui-ci n’a cessé de plaider pour la réintégration des Khmers
rouges. Il a, lui aussi, collaboré avec eux au sein du GCKD et
du Conseil national suprême (CNS), structure créée dans le
cadre des accords de Paris pour détenir la légitimité
internationale du Cambodge. Cela ne l’a pas empêché de
combattre la loi du 7 juillet 1994, même si, solidarité
gouvernementale oblige, il a fini par la voter. Peu après le
scrutin législatif de juillet 1998, M. Rainsy expliquait
l’élection du candidat de son parti dans la circonscription de
Païlin (7) par
sa politique de réconciliation nationale en faveur des Khmers
rouges. Pourtant, dès l’instant où M. Hun Sen écarte l’idée
d’un tribunal international pour MM. Khieu Samphan et Nuon
Chea, il s’en déclare partisan.
La démarche
du premier ministre a suscité de nombreuses tentatives
d’explication. La plus polémique émane de ceux qui, dans
l’opposition, s’efforcent de le présenter comme un second Pol
Pot. Cette interprétation ignore cependant à la fois les
travaux des historiens de tout bord et les propos de M. Hun
Sen lui-même, qui a déclaré à plusieurs reprises être prêt à
se soumettre à un tribunal international.
Il faut donc aller plus loin.
L’idée de contrat entre le peuple et ses représentants,
choisis librement et régulièrement, est totalement absente de
la culture politique cambodgienne. Ce qui domine encore - et
les voitures modernes, les ordinateurs, les téléphones
portables ne doivent pas tromper -, c’est un modèle féodal,
fondé sur des liens personnels. Le Cambodge appartient au
groupe des sociétés théravadiques (Birmanie, Cambodge, Laos,
Thaïlande), inspirées par le bouddhisme du Petit Véhicule,
celui qui se réfère aux textes originaux. Mais le bouddhisme
s’est implanté dans une société profondément marquée par
l’animisme, et en particulier par les mythes javanais. Il a
gardé de l’hindouisme des traces qu’on observe dans le rapport
du Khmer au pouvoir. Il en résulte un système aux antipodes de
l’Etat de droit. Le Cambodge abrite une société structurée non
pas en vertu de la loi, mais en vertu d’un acte d’allégeance à
un chef de clan.
Priorités économiques

M. HUN SEN savoure aujourd’hui
le triomphe de sa politique de démantèlement du mouvement
khmer rouge, couronnée par le ralliement de deux des
principaux lieutenants de Pol Pot. Pour cet homme qui n’a eu
de cesse de combattre la capacité de nuire des polpotistes, il
s’agit d’abord d’un aboutissement. Il a réussi là où les
Vietnamiens ont échoué, là où l’ONU a échoué, et surtout là où
M. Norodom Sihanouk a échoué. Le pacificateur du pays, c’est
lui et personne d’autre. Et il l’affiche lorsqu’il obtient le
ralliement de ceux qui furent ses pires ennemis. Ce qu’ont
diffusé les cinq chaînes de télévision, le soir du 29 décembre
1998, n’était ni une reddition au sens militaire du mot ni un
ralliement au sens politique de la chose, mais un acte
d’allégeance au sens féodal du geste.
Une autre dimension culturelle
doit être prise en compte. L’idée de réconciliation nationale
plonge ses racines dans une société où la notion de
responsabilité s’efface devant le principe du karma. Personne
n’est juge de personne, puisque chacun ne fait qu’accomplir un
destin déterminé par une vie antérieure, les souffrances de la
vie présente annonçant une existence future meilleure.
Conviction qui engendre un sentiment d’impuissance, à
l’origine d’une indifférence manifeste au sort des autres. On
ne s’étonnera pas, dès lors, que la demande de justice émane
davantage de certains Cambodgiens instruits, et surtout de
ceux qui appartiennent à la diaspora installée en Europe ou en
Amérique du Nord.
A
ces explications culturelles s’ajoute un pragmatisme qui ne
s’embarrasse guère de principes moraux. Le premier ministre
n’est pas le seul Cambodgien à se poser la question :
« Qu’avons-nous à gagner à l’organisation d’un
procès ? » M. Cham Prasidh, le ministre du commerce,
n’hésite pas à affirmer que « ceux qui veulent
un tribunal international ne veulent pas la paix (8) ».
Propos que ne contredit pas une juriste cambodgienne
travaillant pour une agence de l’ONU, dont le père est mort à
Tuol Sleng (9) :
« Pour nous, la paix est la priorité des
priorités. S’il est possible d’avoir la justice en même temps,
tant mieux. Mais on ne peut prendre le risque de mettre la
paix en péril. A aucun prix. »
En présentant son
gouvernement, le 30 novembre dernier, le premier ministre a
insisté sur les priorités « techniques et
économiques » de son équipe. Dans cette perspective, tout
ce qui est de nature à offrir une image négative est, pour
lui, inutile et dangereux. Prendre le risque de susciter des
troubles en tentant d’arrêter les dirigeants historiques,
remuer un passé fait de violences extrêmes, entretenir du
Cambodge l’image du pays des Khmers rouges, tout cela
contredit l’image d’une nation stable et paisible,
accueillante pour les investisseurs et les touristes. Dans un
pays où, selon l’Organisation des Nations unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO), la situation
alimentaire de la majorité des habitants est comparable à
celle des paysans nord-coréens, le premier ministre estime
qu’entre l’amélioration du niveau de vie et un tribunal
international le choix des Cambodgiens est fait.
M. Hun Sen a justifié son
attitude en invoquant les termes de l’alternative à laquelle
serait aujourd’hui confronté le Cambodge : la paix ou la
justice. Mais cette alternative est la conséquence directe de
la manière dont fut géré l’éclatement du mouvement khmer rouge
dès 1994. Le troc « ralliement contre impunité » n’a pas mis
fin aux liens d’allégeance des soldats khmers rouges avec
leurs chefs, eux aussi ralliés. La guérilla n’a pas été
désarmée : elle n’a fait que changer d’uniforme et reste sur
place.
Certes,
MM.Khieu Samphan et Nuon Chea ont affirmé :
« Les Khmers rouges, c’est fini (10)
! » Ces propos apparaissent comme un
écran de fumée quand on examine la situation qui prévaut
aujourd’hui dans la partie occidentale du Cambodge centrée
autour de la riche cité minière de Païlin. Les principaux
dirigeants du Kampuchéa démocratique encore en vie y résident,
à l’exception de M. Ta Mok, qui est en Thaïlande, et de M. Thiounn
Prasith, qui bénéficie de l’hospitalité américaine. Ils sont
protégés par douze mille soldats relevant d’une chaîne de
commandement composée d’officiers khmers rouges formellement
ralliés au gouvernement. Que se passera-t-il si, comme ils
viennent d’en exprimer l’intention, leurs dirigeants ne
demeurent pas des « citoyens ordinaires » et se relancent dans
l’action politique ?
Bref, la région de Païlin est
devenue une zone khmère rouge « légale », sur laquelle Phnom
Penh n’a aucune autorité. Toute tentative de s’emparer des
personnes susceptibles d’être présentées devant un tribunal
international pourrait entraîner de sérieux troubles. Mais il
y a plus dangereux encore : le risque d’une renaissance
politique du phénomène. Durant la campagne électorale de 1998
et lors des manifestations qui ont suivi, plusieurs des thèmes
traditionnels chers aux Khmers rouges - comme le racisme et
l’ultranationalisme - se sont avérés être des thèmes porteurs.
En tentant d’éviter un tribunal international, M. Hun Sen
écarte un exercice indispensable de clarification historique
et d’établissement des responsabilités. Il repousse également
la fin d’une impunité majeure. Mais, ce faisant, ne
refuse-t-il pas aussi d’écarter définitivement tout risque de
retour des Khmers rouges sur la scène politique ?
-
(1)
Cette correspondance a été rendue publique sur le site
Internet du programme « East Asia today » de la BBC, le 26
décembre 1998.
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(2)
Ceux qui sont entrés dans l’histoire sous cette étiquette
appartiennent à la branche du communisme cambodgien fidèle à
Pol Pot et caractérisée par la conjugaison d’un nationalisme
fondé sur la race et le sol avec la volonté d’instaurer une
société collectiviste agraire et autarcique.
-
(3)
Début juillet 1997, M. Hun Sen, alors second premier
ministre, accuse le prince Norodom Ranarridh, premier
premier ministre, de négocier avec les Khmers rouges un
renversement d’alliances qui ramènerait ces derniers au
pouvoir. Les troupes loyales à M. Hun Sen l’emportent après
deux jours de combats, les 5 et 6 juillet. Le prince
Ranarrihh est limogé.
-
(4)
Le Monde, 19 janvier 1999.
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(5)
C’est au GCKD que fut octroyé le siège du Cambodge à l’ONU
de 1982 à 1990.
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(6)
Le roi avait déclaré son opposition à cette loi. Une fois la
loi votée, pour surmonter l’obstacle royal, l’article 28 de
la Constitution fut amendé, le 14 juillet 1994, de telle
sorte que le chef de l’Etat ad interim
ait le pouvoir de promulguer les lois en l’absence du
souverain. La « loi anti-Khmers rouges » a été promulguée le
lendemain. Pour éviter de mettre directement le roi en
cause, on a avancé son hospitalisation à Pékin.
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(7)
La ville de Païlin, adossée à la frontière thaïlandaise,
bénéficie depuis 1996 d’un statut de quasi-autonomie. Les
Khmers rouges qui ont renoncé à la guérilla s’y sont
installés.
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(8)
Déclaration faite le 26 janvier 1999, dans le cadre du
colloque organisé à Phnom Penh par l’ONG américaine
US-Indochina Reconciliation Project. M. Cham Prasidh a perdu
quatre-vingt-six membres de sa famille entre 1975 et 1979.
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(9)
Tuol Sleng, ou centre S21, est le nom donné à un ancien
lycée de Phnom Penh transformé en centre de détention et de
torture.
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(10)
Cambodge soir, Phnom Penh, 30 décembre
1998.