Extraits du
livre L'année zéro de François Ponchaud
DES CAUSES DE LA RÉVOLUTION KHMER ROUGE
La corruption :
Si
l'on se tournait du côté de l'administration, c'était la même
constatation : l'exercice féodal du pouvoir n'avait guère
évolué avec l'indépendance. Les gouverneurs de provinces
étaient les nouveaux vassaux qui écrémaient les richesses du
petit peuple pour offrir leur tribut à la famille royale, et
surtout, disait-on, à la reine mère. Policiers, douaniers,
agents de renseignements ayant des salaires dérisoires se
rattrapaient sur l'habitant, afin d'entretenir le ban et
l'arrière-ban de leur famille et donner prébende à leur
supérieurs hiérarchiques. On peut imaginer au prix de quelles
exactions. Dans l'administration supérieure de Phnom Penh, la
corruption, même du temps de Sihanouk, atteignait à une
ampleur à peine convenable. Un député de province, fort
corrompu, me disait un jour que les fonctionnaires en poste à
Phnom Penh amassaient en un jour plus que lui en un an.
On comprend ainsi qu'une propagande
intelligente ait su exploiter ces injustices en
"conscientisant" les paysans et attisant leur haine pour les
villes où se concentraient commerçants chinois et personnel de
l'administration. Je n'ai pas été surpris d'entendre, au matin
du 18 avril 1975, un cadre khmer rouge m'expliquer : "Les
ennemis du peuple cambodgien, ce sont les commerçants chinois
vivant dans notre pays". Traditionnellement, les ennemis des
Khmers étaient les vietnamiens envahisseurs. Ce Khmer Rouge
présentait une analyse de l'exploitation marxiste de son
peuple qui reléguait à l'arrière-plan les haines historiques.
C'est sans doute pour cette raison que les commerçants chinois
ont été, au dire des réfugiés, beaucoup plus maltraités que
l'ensemble de la population déportée.
Certes, les Khmers étaient nombreux à
déplorer ces abus du pouvoir féodal; ils aspiraient à un
changement de société. Ils ne possédaient cependant pas les
outils nécessaires pour analyser leur situation, ni les moyens
efficaces pour la changer. Non seulement les gens en place
étaient responsables des injustices, mais le peuple lui-même
favorisait à son insu les mécanismes d'exploitation, habitué
qu'il était à vivre dans ce système.
Même les intellectuels de formation
marxiste - il n'en manquait pas - exerçaient leur service
public avec des dents aussi longues que les mandarins d'antan.
Il suffit de citer tel député-ministre notoirement connu comme
progressiste et même communiste : il avait commencé une
carrière sans un sou vaillant, mais pouvait, en 1967, se
retirer dans son exil en France, avec une copieuse fortune.
Le 18 mars 1970, la jeunesse, le corps
enseignant, l'armée et beaucoup de gens probes saluaient le
coup d'état renversant Sihanouk comme l'avènement d'une ère de
justice, succédant à la pourriture du régime féodal. La
République suivit cependant les traces du royaume, et le rêve
généreux s'évanouit pour laisser place à une corruption
d'autant plus généralisée que le nombre de ceux qui avaient
accès aux postes de commandement était plus important que
jamais.
L'histoire de la République khmère est,
pour les vrais démocrates khmers, celle d'une immense
déception. Un changement radical de mentalité et de rapports
humains était indispensable. Pour le réaliser, ne restait-il
donc que le remède sanglant de la révolution ?
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